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Chronique — Monde

Une pandémie, une guerre… et rien ne change

Un soldat polonais aidant une famille ukrainienne à Medyka (Pologne), le 12 mars 2022.

Le Covid-19 et la guerre contre l’Ukraine n’ont pas eu raison du « capitalisme dévastateur » qui régit le monde, écrit notre chroniqueuse. Malgré la solidarité et l’élan de sobriété récents, il est même encore pire.

Corinne Morel Darleux.
Corinne Morel Darleux est l’autrice de Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Libertalia).



Au début du Covid-19, on a pensé que rien ne serait plus comme avant. La pandémie venait confirmer l’extrême dangerosité des politiques de destruction environnementale, l’invisibilité des métiers essentiels, la casse de l’hôpital, les effets néfastes de la mondialisation, nos vulnérabilités. Sous l’inquiétude générée par l’épidémie et ses effets, on sentait sourdre un vague espoir. Celui, largement commenté depuis, d’un « monde d’après » où le capitalisme dévastateur ne repartirait pas comme avant. Et tout a continué, en pire.

La guerre contre l’Ukraine vient à son tour ébranler le monde et je reste sans mots depuis quelques semaines. Coite, littéralement, ne sachant pas formuler d’expression affligée, agacée, ni acerbe sur les réseaux. Je me contente d’observer, les yeux écarquillés, cette nouvelle irruption surréaliste, dans sa nature comme dans ses effets, de la guerre contre l’Ukraine dans l’actualité. J’ai déjà utilisé, depuis deux ans, tant d’images pour décrire ce sentiment d’absurdité — ou d’étrange familiarité —, qu’il devient difficile de ne pas se répéter.

J’ai pourtant repensé récemment à un film que je n’ai pas encore mentionné, Another Earth. Contrairement au Don’t look up commenté ad nauseam, ce n’est pas une météorite tueuse que l’on y découvre dans le ciel, mais une seconde Terre, dupliquée il y a des millions d’années. Une autre Terre en tous points pareille à la nôtre, sur laquelle vivent nos doubles — d’authentiques « autres-soi » présentant le même visage et la même identité, mais évoluant dans une dimension parallèle. J’ai parfois l’impression d’y avoir été propulsée.

Dans l’autre monde ouvert par la guerre contre l’Ukraine, on accueille les réfugiés fuyant les conflits et on leur offre même des billets de train gratuits. On traque les biens mal acquis, on y gèle des comptes bancaires et on peut même confisquer les yachts dorés des milliardaires.

Dans cet autre monde, alors que la guerre fait monter le prix de l’essence et menace l’approvisionnement en énergie, le principal fournisseur d’électricité admet que baisser le chauffage de 1 °C « n’est pas négligeable du tout » et que « c’est une mesure qui pourrait marcher », tandis que le ministre de l’Économie déclare : « Nous allons devoir tous faire un effort. Tous prendre conscience que nous entrons dans un monde nouveau [...] collectivement nous allons devoir tous faire beaucoup plus attention à nos consommations d’énergie. »

Aucune rupture

Un monde extraordinaire, vraiment. Vraiment ? Non. Car l’accueil des réfugiés se fait sur la base d’un tri, comme chez nous, selon la couleur de votre peau, la marque de votre voiture ou selon que ce que vous fuyez a été déclenché par un ennemi ou un allié. Les oligarques visés ne le sont jamais au nom de la lutte contre les inégalités.

Et l’objectif d’Engie n’est pas de mettre en place des économies d’énergie pour tenter de sauver ce qu’il reste d’équilibre climatique. Son objectif reste bien de produire plus et il suffit pour s’en assurer de voir Storengy, la filiale d’Engie qui stocke du gaz en France, rejeter du méthane dans l’atmosphère pour gagner du temps lors de ses opérations de maintenance, selon le témoignage de salariés, alors que ce gaz pourrait être récupéré. D’ailleurs nos « dirigeants » se gardent bien de parler de sobriété ou d’économies d’énergie, encore moins de bifurcations. Il s’agit juste de surmonter la « crise ».

« Chaque événement, chaque crise, chaque drame vient tristement confirmer l’urgence de rompre avec le système qui les cause »

M. Le Maire insiste d’ailleurs beaucoup trop sur le « tous, collectivement » pour être honnête. C’est le retour du récit détestablement irénique selon lequel nous serions « tous dans le même bateau ». Chacune et chacun est donc invité à moins chauffer son logement, à réduire sa vitesse ou à privilégier le vélo. C’est le retour de l’injonction aux efforts individuels sur fond d’injustices sociales, celle-là même qui avait mis le feu aux poudres des Gilets jaunes. Et pendant qu’on explique aux Françaises et Français qu’ils vont devoir se serrer la ceinture, le « monde nouveau » prend des allures de déjà-vu, celui du « monde d’après ».

Au début de l’épidémie de Covid-19, on avait déjà assisté bouche bée à la mise à mal des sacro-saintes règles budgétaires de l’Union européenne, à la mise à l’arrêt des secteurs les plus polluants de l’économie, à une baisse inespérée des émissions de gaz à effet de serre, à la mise en lumière de la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales et de la matérialité du monde.

Chaque événement, chaque crise, chaque drame vient tristement confirmer tout ce que les écologistes de gauche expliquent depuis des années et l’urgence de rompre avec le système qui les cause. Mais non seulement aucun de ces épisodes ne nous rapproche d’un iota de cette rupture, mais ils viennent même, en dépit de tout sens commun, accélérer ledit système. C’est tout bonnement ahurissant.

Le nucléaire, un champion tricolore ?

Prenons le nucléaire. Voir la plus grande centrale d’Europe, Zaporijia, prise dans les conflits a de quoi inquiéter. Voir Tchernobyl privée d’électricité et de systèmes de contrôle à distance, avec des salariés prisonniers qui ne sont plus relevés, devrait être un bon rappel de la dangerosité des sites nucléaires et de leurs déchets. Enfin, on aurait pu imaginer que les déclarations martiales de M. Poutine viennent rappeler à tout le monde que les « boutons rouges » existent toujours.

Le réacteur 4 dans la centrale nucléaire de Tchernobyl, avec au premier plan un monument aux morts, en 2013. Wikimedia Commons/CC BY-SA 3.0/Tiia Monto

Et pourtant, M. Macron n’est pas revenu sur sa décision de construire six nouveaux réacteurs nucléaires et d’en lancer huit à l’étude. Il y a même fort à craindre que le nucléaire ressorte de cet épisode paré des vertus de la souveraineté. Il pourrait bien être érigé en champion tricolore face à la pénurie de gaz comme il a été avant cela, par une magie dont seuls certains ingénieurs et ressorts européens ont le secret, décrété allié du climat. Et peu importe les mines d’uranium, les coûts exorbitants, les risques d’accident et de ciblage ou l’impossible stockage des déchets.

Sur l’alimentation, on assiste hélas au même schéma. Les cours des céréales s’envolent et, comme pendant le Covid-19, on touche du doigt l’insécurité alimentaire à laquelle nous accule la mondialisation. L’urgence devrait être à l’installation de paysans et à l’arrêt immédiat de l’artificialisation. Il n’en est rien et on va continuer à dédier 3 à 5 % des surfaces agricoles à la méthanisation et la production d’agrocarburants. Au nom, là encore, de la souveraineté énergétique. D’ailleurs, TotalÉnergies et la FNSEA [1] viennent de signer un partenariat pour faire des agriculteurs des producteurs d’énergie.

« Il aura fallu une pandémie et une guerre pour que rien ne change »

Non, décidément, l’apparente irruption d’un sens commun sur les questions de sobriété énergétique, d’autonomie alimentaire et d’accueil des réfugiés relève davantage d’un effet d’optique que d’un réel basculement. Les conflits armés pour s’accaparer terres, ressources et matières vont se multiplier. Et il n’est plus permis d’espérer, même timidement, que la tragédie de l’Ukraine représente un tournant positif.

D’abord parce qu’aucune réjouissance ne peut se faire sur une telle somme de souffrances. Ensuite, parce que l’épidémie de Covid-19 nous a dessillés, s’il en était encore besoin, sur la capacité apparemment infinie de rebond du capitalisme. Enfin, parce que l’illusion n’est plus tenable sur l’insincérité et l’incohérence entre les discours et la réalité de mesures qui ne peuvent jamais, en politique, être déconnectées du projet qui les sous-tend.

La seule chose que la guerre contre l’Ukraine et ses impacts génère, c’est la confirmation qu’on est décidément très mal partis. Que même au pied du mur, même devant la catastrophe, même face à l’impensable, chacun reste dans ses biais de confirmation. Je m’inclus dans ce constat — plus que jamais il me semble que nous avons raison et que ça ne sert à rien. Qu’il aura fallu une guerre. Une pandémie et une guerre pour que rien ne change.

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