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Monde

« Nous avons déblayé des rues entières avec des balais » : à Gaza, les Palestiniens s’entraident pour reconstruire

Des équipes de la défense civile palestinienne interviennent sur le minaret de la mosquée Abdullah Azzam, en coordination avec le Comité qatari pour la reconstruction de Gaza, après que celui-ci a subi de graves dommages, à Deir el-Balah, le 27 avril 2026.

Le président étasunien prévoit de transformer Gaza en métropole high-tech et luxueuse. Des activistes palestiniens dénoncent la logique coloniale du plan, et pratiquent une reconstruction basée sur la solidarité.

Beyrouth (Liban), correspondance

Des tours en verre rutilantes, une zone industrielle nommée Elon Musk, des villes connectées et des îles-hôtels luxueux : bienvenue à la « nouvelle Gaza ». Du moins, celle dont rêvent le président étasunien, Donald Trump, et son gendre, le magnat de l’immobilier Jared Kushner, qui ont mis au point le projet « Great Trust » (Gaza Reconstitution Economic Acceleration Transformation Trust) révélé par le Washington Post en septembre.

Sauf que depuis le processus bloque et aucun bâtiment n’est sorti de terre : le Conseil de la paix, organisme créé de toutes pièces par Trump pour administrer la bande de Gaza, a fait aveu de son impuissance, mi-mai.

« La porte vers l’avenir de Gaza reste fermée. Ce n’est pas ce qui avait été promis aux Palestiniens, et ce n’est pas ce qu’ils méritent », a déclaré Nickolay Mladenov, son haut-représentant, lors de la cérémonie inaugurale à Jérusalem. « La reconstruction de Gaza prendra une génération », a-t-il ajouté, tout en accusant le Hamas d’y faire obstacle en refusant son propre désarmement.

« Nous refusons de quitter notre terre, notre patrimoine et nos traditions »

Alors que l’ONU a estimé le coût total de la reconstruction de Gaza à plus de 70 milliards de dollars sur plusieurs décennies, le Conseil de la paix a reçu 23 millions de dollars pour financer ses opérations, ainsi qu’une injection de 100 millions de dollars destinés à financer une future force de police palestinienne : une goutte d’eau dans un océan de ruines.

Face au plan américain et à l’attente, les Palestiniens refusent un avenir qui s’écrirait sans eux. « Évidemment que nous désirons la paix, la reconstruction et la stabilité économique. Mais ce plan n’est rien d’autre qu’un déplacement forcé des Gazaouis. Nous refusons de quitter notre terre, notre patrimoine et nos traditions. Nous ne sommes pas Dubaï et aspirons à des maisons belles et simples », dit à Reporterre Samar Abo al-Saffia, agronome et activiste environnementale vivant à Deir el-Balah, dans le centre de la bande de Gaza.

La reconstruction bloquée par Israël

Selon elle et les personnes interrogées par Reporterre, le blocage serait dû à l’intransigeance de l’occupation israélienne. « Nous avons pu effectuer quelques réparations, mais pas comme il le faudrait, car il n’y a pas d’outils de construction ni de matériel pour améliorer et entretenir la maison ; nous utilisons donc des substituts, comme le nylon et les bâches, achetés à des prix très élevés », dit Samar Abo Saffia.

Les autorités israéliennes ne laissent entrer qu’une quantité infime de l’aide humanitaire et des matériaux de reconstruction nécessaires, prétextant qu’elles sont « à double usage » — entendre, que le Hamas pourrait fabriquer des armes avec. Plus de six mois après l’annonce du cessez-le-feu entre le Hamas et les forces israéliennes sous l’égide de Donald Trump en octobre 2025, Israël continue d’occuper plus de la moitié de l’enclave et de tuer quiconque s’approcherait de la « ligne jaune », cette frontière implicite érigée au mépris du droit international. En plus des 72 000 victimes de la guerre génocidaire menée par Israël depuis le 7 octobre 2023, 890 palestiniens ont été tués depuis le cessez-le-feu.

Face à la stagnation, les Gazaouis doivent improviser. « Nous avons réussi à réparer une centrale de désaliénation d’eau avec l’accord des autorités et sous l’œil de leurs drones, mais il est trop dangereux et coûteux d’entreprendre quoi que ce soit d’autre. Alors, nous avons déblayé des rues entières de Gaza avec des balais », soupire Hala Sabbah, l’une des trois cofondatrices du « Sameer Project », initiative d’aide mutuelle et de levée de fonds.

Solidarité « par le bas »

La Palestinienne, qui vit en Europe, gère à distance les opérations de son initiative, qui emploie près de 200 personnes à Gaza et distribue de l’aide humanitaire et de la nourriture, maintient des camps de réfugiés, et tente de mener des projets d’infrastructure. « Outre la centrale de désalinisation d’eau, nous avons aussi construit une boulangerie et aménagé des toilettes dans les camps — un véritable parcours d’obstacles, car il fallait trouver les matériaux de récupération soit dans des ruines encore semées d’explosifs, soit les payer extrêmement cher », explique-t-elle.

Le Sameer Project a réussi à rassembler 21 millions de dollars [18 millions d’euros] en se passant entièrement du système d’aide internationale et de ses ONG occidentales — à l’inverse, il pratique l’aide mutuelle, ce concept hérité de l’anarchisme qui prône une solidarité populaire « par le bas ».

« Tout plan qui ne prendrait pas en compte les souhaits des Palestiniens est voué à l’échec »

« Tout plan qui ne prendrait pas en compte les souhaits des Palestiniens est voué à l’échec. Or, les Gazaouis sont extrêmement liés à leurs petites maisons, leurs quartiers, mêmes aux camps de réfugiés : ce sont des lieux de résistance, de solidarité, de communauté forte entre familles et voisins », dit-elle.

Pour elle, les 5 000 dollars que propose le plan Trump aux Gazaouis pour quitter l’enclave sont un affront et montrent son ignorance totale : « La plupart des Gazaouis préfèreraient vivre dans une tente sur les décombres de leur maison plutôt que de quitter Gaza ou d’emménager dans une tour en verre. »

Le tout-financier

C’est que l’objectif avoué du plan Trump-Kushner n’est pas le bien-être des Palestiniens, mais des gains financiers de plus de 300 milliards de dollars (258 milliards d’euros). Ils envisagent Gaza comme un nouveau hub économique « abrahamique » reliant les métaux rares de l’Arabie saoudite à Israël puis à l’Occident, une extension de la route de la soie qui concurrencerait celle tenue par l’Inde et la Chine.

« L’approche est celle d’un promoteur immobilier qui vise à maximiser les valeurs économiques à travers un centre commercial et portuaire », analyse Marco Cremaschi, professeur à Sciences Po, où il dirige le cycle d’urbanisme, et enseigne au sein de l’École urbaine. « Le projet nie l’existence des droits fonciers des habitants et propose de transformer le cadastre en quotas de valeurs financières ; il ne fait aucune mention de la culture palestinienne, de l’héritage ou des désirs de la population. »

« Le projet nie l’existence des droits fonciers des habitants »

Pour le chercheur, ces projets, qui misent sur le remblai de la mer, posent de graves problèmes environnementaux. « Gaza était composée à trois quarts d’espaces agricoles (maraîchage, oliviers, arbres fruitiers). Le plan ignore et efface complètement cet aspect naturel et agricole, transformant Gaza en métropole mondiale », critique-t-il.

« Les décombres, qui pourraient être recyclés comme dans d’autres reconstructions post-catastrophe, sont simplement destinés à être jetés à la mer — ce serait catastrophique en matière d’érosion côtière, de conséquence sur les courants sous-marins, et de destruction de l’écosystème marin », poursuit-il.

Dystopie sécuritaire

Autre point important : le tout-sécuritaire annoncé dans les diapositives du projet. « À l’instar de la stratégie d’Haussmann dans le Paris du XIXe siècle, ce plan vise à s’attaquer à l’une des causes profondes de l’insurrection qui sévit actuellement à Gaza : son aménagement urbain », y lit-on.

En parallèle au plan de paix de Trump, proclamé avec le cessez-le-feu en janvier 2025, le « Great Trust » prévoit ainsi le contrôle des nouvelles smart cities de l’enclave par des sociétés de sécurité privées occidentales. Ce n’est qu’au bout de quelques années que le pouvoir reviendrait à une « Autorité palestinienne » réformée et débarrassée du Hamas — et toujours sous supervision israélo-étasunienne.

Pour Marco Cremaschi, il s’agit ainsi de l’instauration d’une « nécrocité » néocoloniale et libertarienne, construite sur les ruines de l’urbicide israélien à Gaza. Il s’agit d’une « logique urbaine perverse, conçue pour créer un environnement “sûr ” pour le capital global, qui isole, clôture, marchandise toute ressource, détruit la nature, réprime la vie sociale, limite la mobilité et impose la surveillance et l’hostilité », écrit-il dans The Conversation. L’avenir de Gaza penche dans la balance, entre la volonté des Palestiniens et la domination des États-Unis et d’Israël.

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