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Le Monde d’après

Et si... on taxait les milliardaires ? Avec Quentin Parrinello

Quentin Parrinello, directeur des politiques publiques à l'Observatoire européen de la fiscalité, à Paris, le 3 juin 2025.

Les milliardaires paient deux fois moins d’impôts que les Français. Pour corriger cette inégalité, des économistes et experts, comme Quentin Parrinello, proposent de les taxer de 2 %. L’idée sera discutée au Sénat le 12 juin.

Quentin Parrinello est directeur des politiques publiques à l’Observatoire européen de la fiscalité (EU Tax Observatory). Cet institut porte la proposition de taxer de 2 % le patrimoine des milliardaires. Cette idée, étudiée dans le cadre du G20 et dans plusieurs pays, sera discutée le 12 juin par le Sénat français.

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Reporterre — Il y a environ 3 000 milliardaires dans le monde. Pourquoi ce chiffre est-il sous-estimé, selon vous ?

Quentin Parrinello — Une partie de leur fortune est souvent cachée et une autre est difficilement attribuable. Les personnes très riches utilisent des structures de possession d’entreprises qui sont généralement très opaques. On connaît la fortune des plus grands milliardaires : celle d’Elon Musk (Tesla, SpaceX, OpenAI, etc.), celle de Bernard Arnault (LVMH), celle de Jeff Bezos (Amazon), même s’il est possible qu’on les sous-estime un peu. Mais pour les plus petits milliardaires, on rate parfois complètement le coche.


Les milliardaires amassent-ils des tas de pièces d’or, comme Picsou ?

Pas du tout : la fortune des milliardaires est essentiellement financière, sous forme d’actions d’entreprises. Pour un milliardaire comme Bernard Arnault, l’essentiel de sa fortune est constitué des parts qu’il détient dans l’entreprise LVMH.


La fortune de Bernard Arnault, début juin, était estimée à 178 milliards de dollars (environ 156 milliards d’euros)...

Sa fortune a même pu monter à 200 milliards de dollars. En tout cas, c’est un montant largement plus élevé qu’il y a 3 ou 4 ans. Au moment de la crise du Covid, il s’est produit un boom de la fortune des milliardaires français, européens et mondiaux. Non pas qu’il y ait eu plus de ventes de sacs Louis Vuitton et de bouteilles de champagne Moët, mais la valorisation de leurs actions s’est envolée.

« Leur taux d’effort à l’impôt est deux fois moins élevé »

Il y a eu une intervention publique pour rassurer les marchés, ce qui a fait grimper les cours des bourses. Le dernier boum de la fortune des milliardaires est donc dû à une intervention publique. Si l’on regarde le taux de croissance du patrimoine des milliardaires sur les quarante dernières années, et qu’on retire l’inflation, on constate qu’il est de l’ordre de 7 à 8 % par an. En comparaison, le taux de croissance du revenu des ménages moyens à travers le monde a été de 1 à 2 %.




Pourquoi leur fortune a-t-elle autant augmenté durant les quarante dernières années ?

Plus on peut mettre de l’argent de côté, plus il est facile de réinvestir dans les produits les plus spéculatifs, qui ont les rendements les plus hauts. La capacité des milliardaires à tirer un rendement de leurs actions est ainsi extrêmement forte. De plus, ils possèdent des entreprises et dictent les politiques de distribution de dividendes et de rachats d’actions. Cela a un impact énorme sur les cours de leurs actions, et donc sur leur fortune.


L’évolution de la fiscalité a-t-elle aussi joué en leur faveur ?

La fiscalité sur le capital a baissé depuis quarante ans. Les détenteurs de capital sont moins taxés aujourd’hui qu’ils ne l’étaient à l’époque. Si je prends l’exemple de la France, la majorité des gens paient peu ou prou 50 % de leur revenu en contributions fiscales et sociales. Sauf les très très riches dont le taux d’effort tombe à 26-27 %, soit presque deux fois moins que le reste de la population. Ce n’est pas juste.

Ils sont beaucoup plus riches et leur patrimoine croît de manière beaucoup plus forte que le reste de la population, mais leur taux d’effort à l’impôt est deux fois moins élevé. La raison est qu’ils paient peu d’impôt sur le revenu, parce qu’ils structurent leur patrimoine de manière à ne pas avoir de revenus taxables. Ils vont par exemple placer leurs revenus dans une holding familiale ou dans un trust, ou le laisser dans l’entreprise et emprunter à la banque pour leurs besoins de consommation. Il existe plusieurs manières de faire, mais le résultat est le même : il n’y a pas de revenu imposable.


Combien les 3 000 milliardaires dans le monde pèsent-ils ensemble ?

Environ 13 à 14 000 milliards de dollars (11 à 12 000 milliards d’euros).


13 000 milliards de dollars pour 3 000 personnes. C’est de l’ordre de quatre fois le produit intérieur brut (PIB) d’un pays comme la France...

Oui. La concentration des richesses entre les mains de 3 000 familles est extrêmement forte. C’est injuste, c’est un facteur d’inégalité, mais c’est aussi un risque de capture politique et d’atteinte au bon fonctionnement de la démocratie. Les personnes aussi riches peuvent faire sécession avec le reste de la société, c’est-à-dire ne plus avoir besoin d’écoles publiques ni d’hôpitaux publics, etc., parce qu’ils ont leurs propres services.

Quentin Parrinello : «  Plus on a une forte concentration des richesses, plus le risque de capture politique est fort.  » © Mathieu Génon / Reporterre

Par ailleurs, l’État dépend d’eux pour certains investissements, ce qui est contraire au système démocratique où l’État est l’expression de la volonté populaire démocratique. Ce qu’on voit avec le début du mandat de Donald Trump aux États-Unis, c’est que ce phénomène a un impact sur les politiques publiques, où des budgets d’aide sociale et internationale ont été réduits parfois à peau de chagrin, tandis que des baisses d’impôts massives sont concentrées sur les 1 % les plus riches. Ce phénomène n’est pas spécifique aux États-Unis. Plus on a une forte concentration des richesses, plus le risque de capture politique est fort.

Enfin, c’est évidemment un manque à gagner de recettes fiscales dans un moment ô combien important en matière de nécessité d’investissements publics dans la santé, l’éducation, la transition écologique.


Quel effet cette concentration incroyable de richesses a-t-elle sur l’écologie ?

Il est double. D’abord, plus on est riche, plus on consomme. Et par ailleurs, les milliardaires investissent souvent dans des secteurs très carbonés. Une étude menée par Lucas Chancel, de l’École d’économie de Paris, et des coauteurs a montré que plus on peut investir, plus on a une forte empreinte carbone.


Ces milliardaires ont une puissance énorme. Ils bénéficient d’un très faible taux de fiscalité. Et si on les taxait ?

C’est une des réponses politiques, qui est étudiée dans le cadre du G20 brésilien. Ce forum regroupe les vingt plus grandes économies du monde, dont les dirigeants se réunissent tous les ans. En 2024, la présidence de ce forum est revenue au Brésil, qui a décidé de mettre en avant la question de la fiscalité des plus riches. Il a commandé à l’Observatoire européen de la fiscalité et à son directeur, Gabriel Zucman, des études que nous avons présentées devant les ministres des Finances du G20.

Lire aussi : Pour sauver le climat, taxer les riches

Dans tous les pays pour lesquels on dispose de données, le taux d’effort fiscal des milliardaires est inférieur à celui du reste de la population. Nous avons ainsi proposé un impôt plancher sur les milliardaires. Ce n’est pas un impôt de solidarité sur la fortune (ISF), comme il en existait en France jusqu’en 2017. Pour trois raisons.

« Cette taxe rapporterait environ 20 milliards d’euros à la France »

La première, c’est qu’on va cibler un nombre de contribuables beaucoup plus limité, ceux qui paient beaucoup moins d’impôts que les autres. Ensuite, on a regardé ce qui ne marchait pas dans des mesures comme l’ISF en France. Il fonctionnait très mal pour les milliardaires, parce qu’il comportait énormément d’exonérations.

Nous proposons ainsi un seuil d’entrée plus haut, sans aucune exonération. Cet impôt de 2 % sur la fortune des milliardaires rapportera de l’ordre de 250 milliards d’euros dans le monde. Si on l’applique à ceux qui possèdent plus de 100 millions d’euros de patrimoine, on approche de 600 milliards d’euros de recettes.


Combien cet impôt rapporterait-il en France ?

Si on l’applique aux centimillionnaires — personnes possédant plus de 100 millions d’euros et qui représentent environ 1 800 foyers fiscaux —, cela produirait une recette d’environ 20 milliards d’euros.


C’est la moitié de ce que le gouvernement de Monsieur Bayrou voudrait qu’on économise...

Tout à fait. Alors qu’on est face à des besoins d’investissements publics nécessaires pour réaliser une transition écologique juste. D’ailleurs, la taxation des plus riches est extrêmement populaire dans tous les pays : les sondages à ce sujet recueillent 60, 70 ou 80 % d’avis favorables.


Et si ces personnes menacent de quitter le pays ?

S’il y a un accord international et que tout le monde est d’accord, la question de l’exil ne se posera pas. Mais il faudra du temps. Est-il possible, nationalement et régionalement, de le mettre en place ? La réponse est oui.

Les chercheurs ont montré que lorsqu’on augmente l’imposition sur la fortune des milliardaires les plus riches, l’exil fiscal est marginal : si l’on augmente d’un point l’imposition de leur fortune, il y a seulement 2 % de contribuables en moins à long terme.

Par ailleurs, depuis quelques années, avec la mise en place d’une grande réforme internationale — l’échange automatique d’informations bancaires —, l’administration fiscale française a accès aux comptes détenus à l’étranger par les résidents français. Elle peut accéder à leurs revenus et à leur patrimoine, et les taxer.


Comme l’essentiel de leur fortune est constitué d’actions dans des entreprises cotées en bourse, l’impôt des 2 % ne ferait-il pas diminuer le cours de la bourse, donc leur fortune ?

Cela fait plusieurs années que LVMH verse 3 milliards d’euros à Bernard Arnault sans que cela ne fasse s’effondrer le cours de la bourse. Le problème n’est pas là.

Quentin Parrinello : «  Les besoins sont légion.  » © Mathieu Génon / Reporterre

Que répondez-vous à ceux qui vous accusent d’attiser la haine contre les riches ?

C’est une question de justice et de faire société. Une société où une petite partie de la population fait sécession crée plus d’inégalités, plus de violence, plus de polarisation, plus de maladies. Ce n’est bénéfique pour personne.


À quoi utiliserait-on les 20 milliards d’euros récoltés en France ?

Ce n’est pas aux chercheurs ni aux experts de décider de ce qu’il faut en faire. C’est une décision démocratique qui doit être exprimée par les élus du peuple. Les besoins sont légion, il sera assez facile de trouver des réponses : que ce soit pour solidifier notre modèle social, investir dans la transition écologique, travailler sur l’autonomie stratégique, baisser les impôts des autres, etc.


Quand imaginez-vous que cette taxe sur les milliardaires sera-t-elle instaurée ?

On parle de mesures extrêmement populaires, mais qui ont du mal à être traduites dans la loi, en France et à travers le monde. Les travaux qu’on a commencé à mener dans le cadre du G20 font boule de neige et sont discutés à l’Organisation des Nations unies (ONU), à l’OCDE, à la Commission européenne, dans une plateforme régionale latino-américaine. Les accords internationaux de coopération fiscale demandent du temps, de 5 à 15 ans.

« Ces travaux ont un effet boule de neige »

Au niveau français, une des premières mesures du gouvernement Macron en 2017 a été de supprimer l’impôt de solidarité sur la fortune et, maintenant, dans le G20, la France a soutenu l’idée de la taxe sur les milliardaires. Il y a eu un changement de position. Et depuis deux ans, il y a des discussions au niveau budgétaire français sur des mesures qui n’ont rien à voir avec ce que nous proposons, mais qui visent les hauts revenus.


Sera-t-il possible de renverser la tendance historique qui a vu pendant quatre décennies se produire l’augmentation de la richesse des milliardaires ?

Si l’on veut aller vers une réduction de ces fortunes, il faudra davantage que ce prélèvement de 2 %. Mais la course au moins-disant fiscal, c’est-à-dire à la baisse des impôts des plus riches et des multinationales, a une conséquence : il faut soit couper dans les services publics, soit augmenter les impôts du reste de la population.

Dans les cinq dernières années, de nombreux mouvements sociaux ont eu comme étincelle des réformes fiscales qui visaient les classes moyennes et les classes populaires : les Gilets jaunes en France, le mouvement au Liban contre la taxe sur les télécommunications, au Chili contre une taxe sur les transports en commun, en Équateur contre une taxe sur l’essence, au Kazakhstan, en Belgique... Le temps où l’on pouvait baisser les impôts des plus riches et des multinationales et le répercuter en augmentant les impôts sur les classes moyennes et les classes populaires est passé.

De même, justifier cela par des coupes sur les services publics deviendra de plus en plus difficile. Aucune majorité politique n’a de mandat pour couper dans l’hôpital public. La résistance face à ce genre de politique est beaucoup plus forte aujourd’hui qu’il y a 10 ou 15 ans. Et cela témoigne aussi de la compréhension d’un fait très important : la fiscalité est politique.

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