Reporterre : sa raison d’être, son histoire, ses principes

Durée de lecture : 7 minutes

16 janvier 2019 / Hervé Kempf (Reporterre)

En décembre 2018, Reporterre a été invité à participer au colloque Newsocracy, organisé à Prague par le Centre européen pour la liberté de la presse et des médias (ECPMF, European center for press and media freedom). Le thème : « La concentration de la propriété des médias en Europe ». Si ECPMF nous invitait, c’était pour montrer la possibilité d’un média indépendant et pourtant en bonne santé et se développant. Voici le texte lu par Hervé Kempf, le rédacteur en chef de Reporterre à cette occasion. Il expose bien notre histoire et nos principes.


Pourquoi Reporterre existe-t-il ?

Reporterre existe parce que nous vivons une crise écologique historique. La question écologique est la question essentielle qui domine ce début de XXIe siècle, mais c’est une question politique : comment la communauté des humains va-t-elle faire les choix qui lui permettront de continuer à vivre en paix et dans la prospérité ? Voilà la question essentielle, dont aucun grand média ne parle vraiment. Ils se concentrent sur la politique, sur l’économie. Surtout, ils continuent à croire que la croissance pourrait se poursuivre sans rien changer et comme si la question écologique, était accessoire.
Eh bien non, la question écologique est absolument essentielle. Et, comme pour toutes les questions importantes, il faut qu’il y ait des médias qui en parlent. Il faut que l’on raconte ce qu’il se passe : comment va la planète ? son état s’améliore-t-il, se dégrade-t-il ? Comment va la nature ? Mais aussi comment se déroulent les luttes des hommes et des femmes qui veulent empêcher la dégradation du monde ? Quelles sont les alternatives qui permettent d’imaginer, de mettre en œuvre dès aujourd’hui le monde dans lequel on pourra vivre sans détruire la planète et pourtant en vivant en paix ?
C’est pour tout cela que Reporterre existe, en tant que quotidien, parce qu’il y a tellement d’informations qu’il faut les raconter tous les jours.

Quelle est l’histoire de Reporterre ?

En 2007, Reporterre est relancé sur internet, afin d’informer sur les liens entre la crise écologique, les injustices sociales et les menaces sur les libertés. Il accompagnait la publication du livre Comment les riches détruisent la planète, qui a connu un grand succès en France et a été traduit dans une dizaine de langues (dont l’anglais, l’italien, le hongrois, mais malheureusement pas le tchèque ou l’allemand). D’abord très modeste, le site a grandi doucement, en commençant à publier des enquêtes ou des entretiens exclusifs.

Mais c’était un site personnel, sans apport extérieur. Car à l’époque, je travaillais au Monde, un quotidien réputé, où je tenais la rubrique Environnement. Mais si Le Monde avait toujours été indépendant, il se laissa racheter en 2010 par un milliardaire des télécoms, et par deux multi-millionnaires du luxe et de la banque. Peu à peu, l’atmosphère changea dans ce journal naguère glorieux. En 2012, la direction du journal me censura, m’empêchant de travailler sur une lutte environnementale très dure à propos d’un projet d’aéroport dans l’ouest de la France, Notre-Dame-de-Landes. Ce projet était vivement soutenu par le gouvernement, un gouvernement dont était proches les propriétaires du journal. J’avais suivi et raconté cette lutte depuis des années. Pourtant, à un moment décisif, alors que des milliers de policiers essayaient d’évacuer les opposants à l’aéroport, la direction m’empêcha de couvrir ce conflit. C’était un acte de censure. Un bras de fer s’ensuivit, et je quittai Le Monde durant l’été 2013.

Je me suis alors investi dans le petit site Reporterre, sans capital, sans autre investissement que mes indemnités de chômeur. Peu à peu, nous avons produit des bonnes informations, des lecteurs ont commencé à nous envoyer de l’argent, nous avons pu embaucher un autre journaliste, l’information a continué à s’améliorer, plus de dons sont arrivés – bref, un cercle vertueux s’est enclenché, qui a conduit à un fort développement.

Maintenant, Reporterre, le quotidien de l’écologie, compte six journalistes professionnels, trois autres postes de gestion et de communication, et une quinzaine de collaborateurs indépendants. Nous sommes lus par plus de 23.000 visiteurs tous les jours. Le site est en accès libre, sans publicité, et sans actionnaire, puisque nous sommes gérés par une association sans but lucratif.

Les finances proviennent des dons des lecteurs, qui atteignent 75 % de notre budget mensuel de 40.000 euros, 20 % provenant de fondations privées, et 5 % de recettes propres.

Nous restons très prudents et très économes. Mais le journal va bien, et nous disposons d’une trésorerie de cinq mois.

Quelles sont les clés de notre démarche ?

Une ligne rédactionnelle claire. La ligne rédactionnelle de Reporterre est clairement affichée : nous considérons que la dégradation rapide de l’écologie planétaire est le problème politique de ce début du XXIe siècle. Je dis bien LE problème politique, parce qu’il n’y en a pas aujourd’hui d’aussi lourd de conséquences. Comment l’humanité, qui n’a jamais été si nombreuse ni puissante, et qui forme aujourd’hui, pour la première fois depuis l’émergence d’Homo sapiens sapiens, il y a environ 70.000 ans, une culture commune, va-t-elle enrayer cette destruction de son milieu de vie, qui la conduit au désordre, à la guerre, à la famine et au chaos ? Voilà ce qui nous intéresse, qui nous guide, et à partir de quoi nous racontons, avec nos trop faibles moyens, ce que nous voyons, sentons, comprenons, entendons de ce monde bruissant, fascinant, admirable et inquiétant.

Sortir des informations exclusives  : par exemple, en 2014, révélation que la mort d’un jeune homme lors d’une manifestation à Sivens contre un barrage était dû à une grenade tirée par un gendarme, en 2015, révélation que Renault, comme Volkswagen, trichait sur les émissions polluantes de ses moteurs diesel, en 2016, grande enquête sur les violences policières, en 2017 enquête approfondie sur les tricheries de la firme nucléaire Areva, en 2018 suivi au jour le jour de l’intervention militaire sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes (une de nos journalistes y sera blessée), etc.

Suivi des luttes de terrain, être plus près des gens que des pouvoirs. Nous allons voir les paysans, les militants, les gens des quartiers, et fréquentons peu les ministères et les bureaux des entreprises. Nous avons énormément progressé en 2018 parce que, à la différence des médias de l’oligarchie, nous nous sommes beaucoup investi sur une lutte à… de nouveau, Notre-Dame-des-Landes, quand le gouvernement de M. Macron a lancé des milliers de gendarmes contre les écologistes sur place.

Être transparent et rigoureux. Transparent sur les finances, et toujours raconter ce que nous faisons, qui nous sommes, comment on travaille. Et être rigoureux, en faisant attention à chaque euro. Et bien sûr être très rigoureux sur la qualité de l’information.

Être indépendant. Que veut dire être indépendant ? Dire non aux puissants, non au mensonge, et s’en remettre au lecteur qui saura juger, à la fin, qui lui raconte le mieux le spectacle du monde. On y vit frugalement, mais on y est bien.

Faiblesse de nos moyens face aux millions des oligarques qui contrôlent les médias. Nous ne sommes rien, ils sont tout. Mais nous avons ce que l’argent ne peut pas acheter : la conviction, l’enthousiasme, la liberté.

• Nous soutenir et continuer l’aventure de la liberté : c’est ici !

This article has been translated in English



Lire aussi : À Reporterre, la liberté court toujours

Dessins : Patrick Redon, tirés de la vidéo Campagne de dons 2016.

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