Sauver l’île Hans pour préserver le monde

Durée de lecture : 6 minutes

7 octobre 2014 / Emmanuel Hussenet

L’île Hans est un caillou perdu dans l’Arctique. Elle est revendiquée par le Canada et par le Danemark, car la disparition des glaces la ferait se trouver au milieu d’une route maritime. Une campagne originale appelle les citoyens du monde entier à la revendiquer collectivement, afin qu’elle ne devienne pas l’enjeu de la cupidité, mais un symbole de la lutte contre le réchauffement climatique.


Cette île avait toutes les raisons de rester anonyme. Isolée au fin fond de l’Arctique, encerclée par d’infranchissables banquises, relais accidentel pour un ours ou trois corbeaux, pas de quoi ébranler les foules… Aucune ressource minière sur ce caillou de 1,3 km2, et une température annuelle moyenne qui flirte avec les – 20°C.

Pourtant… L’île Hans, j’en suis convaincu, pourrait changer notre rapport au monde. Voire le monde lui-même.

En dérive sur une glace qui fond

Guide de raids en kayak de mer au Spitzberg ou au Groenland pendant une quinzaine d’années, je fus témoin d’étés toujours plus doux et humides, et du recul manifeste des glaciers. Avec l’association « Les Robinsons des glaces », je pensais, en 2009, attirer l’attention du public sur le destin des glaces pluriannuelles qui recouvrent l’océan Arctique.

Grâce à ces banquises le froid polaire se maintient et les sols de Sibérie ne libèrent pas trop de méthane. Mais qu’adviendra-t-il quand elles auront disparu, ce que les scientifiques annoncent d’ici 2040 ?

Nous nous sommes laissés dériver sur leur dos, à l’est du Groenland, pour parler de leur rôle et montrer leur incroyable beauté. Mais la mer n’était déjà plus suffisamment froide pour empêcher leur fonte rapide.

Ces aventures n’ont bien évidemment pas ému le public au point de changer quoi que ce soit au destin collectif. Quelques pionniers de l’inutile dérivant sur une banquise sans avenir… Il me fallait trouver une idée plus puissante, à laquelle chacun sur Terre pourrait participer tout en restant chez lui, et qui ne laisserait aucun chef d’État indifférent. Cette idée, ce serait l’île Hans.

Une guerre de drapeaux

L’île Hans est située très exactement sur la ligne de partage des eaux qui sépare le Canada, à l’ouest, du Danemark (Groenland), à l’est, si bien que les deux pays n’ont pu déterminer à qui elle appartiendrait. La perspective de la disparition des glaces de l’océan Arctique a réveillé l’intérêt des deux pays pour l’île Hans, car elle se trouverait alors au centre d’une nouvelle route maritime.

Tous deux se sont donc mis à la revendiquer et une guerre des drapeaux s’en est suivie, jusqu’ici sans vainqueur.

La préservation de cet environnement si précieux, car il stabilise le climat et le niveau des mers, n’est-elle pas infiniment plus importante que le besoin de découper, de s’approprier et d’exploiter ce territoire inhabité, dont l’avenir de chacun de nous dépend ?

L’île Hans nous appartient !

Je suis convaincu que nous pouvons retourner la situation en créant un événement sans précédent. Nous allons nous aussi, en tant qu’êtres humains, revendiquer l’île Hans. Ce n’est pas l’appât du gain qui nous motive, non ! C’est le désir de vivre, de prendre le contre-pied d’un système sans issue, de déjouer la perspective d’un chaos écologique et climatique généralisé. J’ai décidé que l’île Hans m’appartenait. Et ce que j’ai décidé, tout le monde peut le décider aussi.

Le site Hans Universalis permet à chacun de devenir l’habitant virtuel de l’île Hans et de remplir une « Déclaration de Revendication », l’objectif étant d’obtenir de l’ONU qu’elle attribue à l’île Hans un statut de terre n’appartenant à personne (Terra Nullius).

Un symbole

La démarche entend introduire une alternative à l’appropriation systématique de la planète par telle ou telle puissance. Il s’agit de faire passer, pour une fois, l’intérêt commun avant l’intérêt privé des compagnies marchandes ou des nations, car il est particulièrement tragique que la libération de l’île Hans par les banquises polaires, due au réchauffement climatique, attise les convoitises de ceux qui n’hésiteront pas à aller plus loin encore dans ce même réchauffement climatique.

Hans est également un symbole. À mille kilomètres seulement du pôle Nord, nous prenons du recul, gardons nos distances par rapport aux visions à court terme qui obsèdent le monde. Nous devenons poète, magicien, philosophe… Goûtons à la solitude et au silence, au plus près de notre humanité essentielle.

L’association Hans Insula Universalis ne cherche pas seulement à libérer l’île Hans ; derrière l’étendard du symbole, elle entend rassembler toutes les actions de terrain qui ont du sens. Nous venons de connaître la « Marche pour le climat ». Se rassembler est important pour montrer au pouvoir que le public est capable de se mobiliser autour de la question du climat, mais ce n’est pas suffisant.

Porter des revendications solides et étudiées

Nos gouvernements ont besoin de professionnels informés pour orienter leurs décisions. Pour prendre conseil, ils ne se tournent pas vers un mouvement militant mais vers les industriels, qui habillent leur discours avec un « développement durable » conçu pour ne rien bousculer.

Des millions de personnes pourront descendre dans la rue, rien ne se passera faute des connaissances et des compétences nécessaires pour orienter les décisions.

En matière de bâtiment, par exemple. De nombreux matériaux écologiques affichent des qualités thermiques très supérieures à celles du béton et, pourtant, le béton reste utilisé partout, alors que sa fabrication est particulièrement coûteuse en CO2.

Remplacer le béton ne pose pas de difficulté majeure mais nécessiterait une évolution culturelle envisageable uniquement si les industriels du béton relâchaient leur pression, et si les professionnels du bois, du chanvre ou de la brique s’organisaient et pouvaient compter sur l’appui des associations militantes.

Or, et c’est la faiblesse d’une mobilisation comme la Marche pour le climat, elle n’est précédée par aucun travail de fond. Réclamer « 100 % d’énergies renouvelables » ne manquera pas de faire hausser les épaules des décideurs, peu sensibles aux idéologies, mais qui n’auraient pu se dédouaner d’une revendication concrète s’appuyant sur des données chiffrées et des compétences professionnelles avérées.

Le tête dans les étoiles et les pieds sur terre

Habiter l’île Hans c’est avoir la tête dans les étoiles et les pieds sur terre. L’action pragmatique, constante et organisée est indispensable. Or les porteurs de belles initiatives sont souvent seuls. Même quand leur action réussit brillamment, celle-ci reste isolée, ne se transforme pas en modèle, moins encore en loi.

Voilà pourquoi l’île Hans doit devenir le point de rassemblement des chantiers qui font sens et de l’énergie qui va avec : l’énergie du cœur. Nous pourrons changer le monde quand, par le cœur, j’entends par là le courage et le discernement, nous aurons fait le lien entre l’idée et la réalité, quand nous apporterons nos forces aux véritables acteurs de l’évolution. Et que nous nous en prendrons aux mille incohérences qui émaillent notre vie quotidienne.


Pour devenir l’habitant virtuel de l’île Hans en un clic, c’est ici.


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Source et images : Emmanuel Hussenet pour Reporterre

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