Viols, harcèlement... Des femmes brisent le silence sur les violences en haute mer
- © Juliette de Montvallon / Reporterre
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Durée de lecture : 7 minutes
Capitaines prédateurs, vie en vase clos... Des femmes racontent avoir vécu un cauchemar lors de leur traversée de l’Atlantique, dans un milieu de la navigation de plaisance très majoritairement masculin.
« Cherche jeune fille svelte et bonne cuisinière pour naviguer. » Tous les ans, les sites de bourses aux équipiers laissent en ligne des annonces de ce type. Elles ciblent de jeunes voyageuses qui tentent l’aventure de la transatlantique sur des voiliers inconnus pour voyager sans prendre l’avion et vivre une expérience humaine sur les flots. « Prudence ! Cette annonce-là, c’est carton rouge. Sur un bateau, on vit dans un espace clos, c’est “open bar” pour les mecs, on ne peut pas rêver mieux pour un prédateur sexuel », commente Raphaëlle Ugé.
Après avoir été elle-même agressée, la skippeuse et monitrice de voile de 34 ans a lancé en 2019 la page Facebook Balance ta voile, qui recense les violences sexistes et sexuelles en mer. « Je passais toutes mes nuits au téléphone avec des victimes, j’ai fait un burn out militant tellement c’était énorme. » Elle a alors contacté ses copines du milieu, qui lui ont également livré le récit de leurs agressions. « On n’en avait jamais parlé avant entre nous, comme si c’était banal, que ça faisait partie du taf. C’est terrible de se rendre compte de ça ! »
Droguées, séquestrées, forcées de partir à la nage
D’après une enquête publiée en 2019 par la Fédération mondiale de voile, environ 20 % des répondantes affirment avoir été victimes de harcèlement sexuel. L’impunité est telle que les capitaines n’hésitent pas à aller plus loin. Raphaëlle Ugé dit avoir entendu tous les jours des récits de mains aux fesses, de seins agrippés, de baisers forcés, de viols… Des femmes racontent avoir été droguées à leur insu, voire séquestrées, ou forcées de quitter le bateau à la nage.
Au début, toujours la même recette : prenez donc un capitaine solitaire, qui plaide la « coolitude » et adore transmettre sa passion aux novices. Allez savoir pourquoi, dès que ce sont des femmes, elles sont engagées illico. Avec quatre amies, Manon a embarqué sur le voilier d’un capitaine suisse d’une soixantaine d’années. Au fil de la navigation, les relations se sont tendues, le harcèlement est devenu quotidien. Derrière la joie des débuts, se cachait un vieux loup de mer aigri par la solitude et incapable de ranger son sexisme ordinaire à la poubelle.
« On a tout eu : les remarques lorsqu’on étendait nos petites culottes sur le bateau, qu’il préférait les femmes qui étaient épilées, il m’a interdit d’accrocher une serviette pour avoir de l’intimité dans ma cabine… , raconte la jeune femme. Il m’a bloqué plusieurs fois le passage, il me regardait mal, prenait un air hautain, c’était une attitude de passif-agressif. »
« Une liste à la Prévert des fantasmes du gros dégueulasse »
La voile de plaisance est un milieu encore très masculin et pyramidal. Le capitaine profite de son pouvoir pour écraser l’équipage. « Il communiquait avec nous uniquement par des Post-it, ou alors il donnait des ordres en claquant des doigts », se souvient Manon. En mer, les victimes sont isolées pour créer une dépendance totale, les capitaines détenant souvent seuls le pouvoir sur des éléments vitaux du navire.
« Il a coupé l’électricité dans nos cabines, coupé la pompe à eau dans la salle de bains pour que l’on évite de se débarbouiller. » Le jour du Nouvel An, le capitaine, qui a la main sur le réseau pour communiquer avec le monde extérieur, a interdit à Manon, et seulement à elle, d’appeler sa grand-mère pour lui donner des nouvelles.
Après avoir répondu à une annonce sur une bourse aux équipiers, Lucie [1] a plaqué sa vie en France pour réaliser son rêve et rejoindre un catamaran aux Canaries. « J’ai su ensuite qu’il avait changé de cap en plein milieu de la nuit pour venir me chercher et qu’il n’en avait parlé à aucune équipière », sur ce bateau où il n’était accompagné que de femmes, constate-t-elle.
Le capitaine lui avait promis une cabine, mais les plans ont changé. Elle devait désormais dormir dans son lit, à ses côtés. « Il lui a fallu deux jours pour tomber amoureux de moi. Dès que je ne le regardais pas, il se vexait et me disait que je l’ignorais, que je faisais semblant de ne pas voir ce qu’il se passait entre nous. »
« Je vous interdis de parler de moi à terre »
« Il n’y a pas que le vieux mâle blanc de 60 ans, mais aussi des gens de ma génération, poursuit la trentenaire Raphaëlle Ugé. En répondant à une annonce sexiste sur la bourse aux équipiers, un capitaine m’a envoyé un PDF de deux pages qui indiquait comment je devais me comporter en mer : je devais maintenir une hygiène corporelle et intime parfaite, je devais obéir à ce que l’on me demandait… Bref, une liste à la Prévert des fantasmes du gros dégueulasse. »
« Je vous interdis de parler de moi à terre ! », a menacé le capitaine de Manon lors de leur arrivée après une transat psychologiquement éprouvante. Souvent, les femmes agressées débarquent dans un pays où on ne parle pas leur langue, de longues démarches auprès des autorités peuvent commencer, sans certitude de les voir aboutir. « J’aurais dû en parler, mais je ne l’ai pas fait, car je voulais continuer de voyager et ne pas me faire griller dans le milieu », poursuit la bateau-stoppeuse. Il se dit que des listes noires de capitaines à éviter circulent dans des cercles de militantes, mais il est difficile d’y avoir accès, la pratique étant interdite.
Voiliers en non-mixité choisie
« Quand on est agressée, c’est notre âme et notre corps qui sont fissurés, mais aussi notre relation à la mer. On t’a abîmée et on t’a aussi cassé ta passion, le truc qui te faisait vibrer et qui pourrait te reconstruire… C’est la double peine », constate Raphaëlle Ugé. Le salut de nombreuses femmes est de se diriger vers des voiliers en non-mixité choisie pour se reconstruire.
Après avoir également vécu insultes et comportements condescendants de la part « d’hommes qui s’estiment supérieurs », Chloé a décidé de lancer un projet de voilier queer féministe. « Certains hommes ne peuvent pas admettre que nous puissions naviguer uniquement entre femmes, on nous ressort aussi cette superstition qui veut que les femmes à bord portent malheur. On a encore beaucoup de chemin à faire », constate la capitaine.
Un #MeToo ne fait pas tout. Même si la parole se libère et que les témoignages font boule de neige, les militantes réclament plus de courage politique. La suspension du skipper Kevin Escoffier, accusé d’agression sexuelle, a été levée par la Fédération française de voile à cause d’un vice de procédure. Pour les plaisanciers, c’est encore plus lent, car les mentalités changent en même temps que la société.
Pour éviter les mauvaises expériences, rares sont les sites de bourses aux équipiers qui investissent dans la prévention. « Notre club vit sur l’adhésion de ses membres. Jusqu’à présent, la certification des profils, le système d’avis, la modération du contenu, nous ont permis d’éviter ce type de problème », assure Antoine Penot, en charge du site vogavecmoi.com. D’autres sites n’ont pas répondu aux questions de Reporterre.
« On réclame aussi un contrôle des profils, avec la copie des diplômes, des infos sur le capitaine, sur le bateau, mais les bourses aux équipiers refusent, car elles préfèrent le fric que leur rapporte la pub… s’indigne Raphaëlle. En attendant, posons-nous les bonnes questions [en lisant les annonces] : est-ce que j’aurai ma cabine à moi ? Aurai-je toujours accès au téléphone satellite ? Mais surtout : ne naviguez pas seule avec des hommes. »