Repeupler la France, contrer la PMA : la méthode « naturelle » des catholiques réactionnaires financée par Stérin
Pour «avoir plus de bébés de souche européenne», Pierre-Édouard Stérin a financé l’association Fertility Care, devenue Napro France, visant à lutter contre l'infertilité des couples, tout en apportant une réponse au rejet de la PMA par l’Église. - © Caroline Varon / Reporterre et Stéphane Lagoutte / Challenges-REA)
Pour «avoir plus de bébés de souche européenne», Pierre-Édouard Stérin a financé l’association Fertility Care, devenue Napro France, visant à lutter contre l'infertilité des couples, tout en apportant une réponse au rejet de la PMA par l’Église. - © Caroline Varon / Reporterre et Stéphane Lagoutte / Challenges-REA)
Durée de lecture : 11 minutes
Promotion dans des diocèses, amendements à l’Assemblée... Reporterre a enquêté sur la naprotechnologie, une méthode de conception « naturelle » à l’efficacité non démontrée financée par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin.
« Avoir plus de bébés de souche européenne », tel est le « domaine d’action prioritaire en France » de Pierre-Édouard Stérin. Il l’expliquait le 11 juin 2025 lors de la conférence « Agir en chrétien pour le bien commun ».
Est-ce pour cela que le milliardaire d’extrême droite a versé, en 2021, via son gala de charité annuel la Nuit du bien commun, 111 000 euros à l’association FertilityCare ? Renommée Napro France en 2024, elle était en 2025 toujours accompagnée par le Fonds du bien commun, autre fonds de dotation de Pierre-Édouard Stérin servant à financer des associations catholiques réactionnaires.
Son but ? Promouvoir la « naprotechnologie » (de « natural procreative technology »), une méthode censée restaurer la fertilité qui se présente comme une alternative à la procréation médicalement assistée (PMA). Ses promotrices insistent sur l’aspect « naturel » de la méthode pour attirer les couples en mal d’enfant. Elles vantent moins le fait que cette méthode a avant tout été créée pour répondre au rejet de la PMA par l’Église... et que son efficacité n’a été validée que par une poignée de médecins déjà acquis à cette méthode.
L’obsession de la natalité est un incontournable de l’extrême droite. Elle permet de conjuguer le sexisme, via l’emprise sur le corps des femmes et la promotion de la famille nucléaire hétérosexuelle, et le racisme, car la natalité est un moyen de contrer le « grand remplacement » [1]. Pierre-Édouard Stérin n’est d’ailleurs pas le seul milliardaire à mener cette bataille : comme lui, Vincent Bolloré mène un combat contre les femmes en utilisant la force de ses médias.
Contactée, Napro France n’a pas répondu aux sollicitations de Reporterre.
Une méthode anti-PMA qui ne dit pas son nom
Créée en 2016, l’association regroupe aujourd’hui 89 instructrices et 16 médecins formées à la « naprotechnologie ». Le principe : les femmes observent plusieurs fois par jour la texture, l’élasticité et la couleur de leur glaire cervicale — le liquide qui s’écoule de leur vagin — et reportent ces informations sur un calendrier. Elles le présentent ensuite à une instructrice, qui apprend au couple à reconnaître le moment opportun soit pour concevoir, soit pour « différer » les grossesses, et les oriente si besoin, vers des médecins de leur association.
Ils peuvent alors réaliser des prises de sang, des bilans hormonaux, des échographies, et prendre des traitements médicamenteux, voire chirurgicaux, ou encore recevoir des conseils d’hygiène de vie et de diététique. Une consultation — non remboursée — coûte 45 à 55 euros, à multiplier par huit séances recommandées pour la première année de suivi, et le parcours dure au maximum deux ans.
« Les tenants de la naprotechnologie avancent masqués »
Pour convaincre les couples de faire appel à ses instructrices, l’association mise sur le retour au « naturel » induit par leur méthode. Les promotrices de la naprotechnologie se vantent aussi de permettre aux femmes de mieux connaître leurs corps, et de renforcer les liens du mariage car il est très fortement conseillé de suivre le parcours à deux.
L’écoute et l’accompagnement personnalisé sont aussi mis en avant, en opposition, en creux, à l’attitude de l’institution médicale. « Un couple sur cinq est confronté à la douloureuse expérience de l’infertilité [...]. Aujourd’hui, la seule solution médicale qui leur soit proposée, c’est la PMA, qui est une technique de procréation souvent vécue par les couples comme déshumanisante [...] Et pourtant il existe un autre choix », expliquait en 2021 Miette Pierson, alors présidente de Napro France sur la scène de la Nuit du bien commun.
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Mais les tenantes de la naprotechnologie évitent soigneusement la comparaison scientifique frontale, en expliquant qu’elles ne font pas le même métier que les professionnels de la PMA. « Les probabilités de réussite d’une FIV se mesurent sur un cycle, quand nous travaillons dans la durée », affirme Gaëlle Bernot, médecin généraliste formée à la naprotechnologie. La douzaine de spécialistes contactés par Reporterre ont refusé de nous répondre, soit parce qu’ils ne connaissaient pas la naprotechnologie, soit parce qu’ils n’avaient « pas de temps à perdre à répondre à des arguments aussi fumeux ».
« Les professionnelles en PMA ne connaissent pas ou ne s’intéressent pas à ce sujet, c’est une niche qui semble ne pas les concerner, regrette Virginie Rio, cofondatrice de l’association Bamp ! qui accompagne les personnes en parcours PMA. Le problème, c’est que les tenants de la naprotechnologie avancent masqués. Leur objectif, c’est que les personnes infertiles suivent un parcours de naprotechnologie, pour les éloigner de la PMA. Sans expliquer non plus que ce qui fonde cette méthode, c’est l’idéologie chrétienne opposée à la PMA et à la FIV. »
La rencontre avec les « pro-vie »
Ce que racontent moins les VRP de la naprotechnologie, c’est que leur produit est le dernier avatar des « méthodes naturelles » conçues pour répondre à l’appel du pape Paul VI dans l’encyclique Humanae Vitae édictée en 1968, qui condamne la dissociation entre l’union et la procréation.
Le père de la naprotechnologie se nomme Thomas Hilgers. Disciple des époux Billings, les premiers à développer les « méthodes naturelles », il fonde l’institut Paul VI à Omaha dans le Nebraska en 1985. Son mouvement s’exporte en Europe grâce au centre international Fertility Care (FCCI), qui facilite l’implantation de « centres de soins de la fertilité » à travers le monde. En Europe, l’ambassadeur du FCCI s’appelle Phil Boyle. Il a exercé à la « Fertility Clinic » de Galway, en Irlande, où, d’après l’Irish Time, il refusait de prendre en charge les couples non mariés.
« Développer les contacts afin de recruter des instructrices »
On doit la première occurrence de la naprotechnologie en France à Caroline Guindon, alors docteure dans la clinique de Phil Boyle. Cette ancienne étudiante de l’Institut Paul VI signe un article, en 2009, vantant la naprotechnologie sur le blog Bioéthique, édité par la Conférence des évêques. En octobre 2010, elle vient présenter cette méthode à l’Institut européen d’éducation familiale (IEEF), qui réunit les courants « pro-vie » en France. Son objectif est clair : « Développer les contacts avec les personnes et associations “pro-vie” afin de recruter [...] des instructrices. »
Caroline Guindon trouve une alliée en la personne d’Isabelle Écochard, présidente de l’IEEF. Cette ancienne médecin lyonnaise au centre de planification de l’hôpital de la Croix-Rousse a passé sa vie à promouvoir les méthodes naturelles, jusqu’à la création en 2017 de La Présence, une maison de santé refusant la prescription de contraceptifs. Dans la vidéo d’appel aux dons pour La Présence, Isabelle Écochard vante la naprotechnologie comme « une offre complémentaire face à l’infertilité ».
Une promotion dans les diocèses
Grâce à cette alliance, la restauration naturelle de la fertilité s’ajoute aux chevaux de bataille des réseaux « pro-vie » français, au même titre que la lutte contre l’avortement ou contre le droit à l’aide à mourir. En 2025, des associations de cette mouvance — Napro France, Familya, l’association médicale Gabriel, à l’origine de La Présence, et le lobby Focus Fertilité — ont fondé un groupe de travail commun pour tenter de faire reconnaître les « méthodes naturelles » par les autorités de santé.
En 2025 toujours, une bénévole du Fonds du bien commun, un autre fonds de Pierre-Édouard Stérin, a aidé l’association à se professionnaliser. « Le Fonds du bien commun a effectué l’année dernière un accompagnement de conseil ponctuel, sans aide financière, [...] et cet accompagnement a pris fin », précisait le Fonds du bien commun en janvier 2026.
Depuis la création de Napro France en 2016, l’association a donc profité de ce réseau religieux conservateur pour s’implanter. Partout en France, les diocèses font régulièrement sa promotion dans leurs journaux, comme ici à Paris, Orléans, Versailles et Metz. Certains invitent directement des instructrices à tenir des conférences sur la fertilité naturelle.
Des tentatives de reconnaissance à l’Assemblée nationale
Les promoteurs de la naprotechnologie ont également tenté de la faire reconnaître par la loi. Entre 2019 et 2020, alors qu’une nouvelle loi bioéthique est à l’étude à l’Assemblée nationale, huit amendements citant la naprotechnologie dans leur texte ou l’exposé des motifs ont été déposés par des députés de droite et d’extrême droite.
Emmanuelle Ménard, députée proche du Rassemblement national, a cosigné un amendement le 4 juillet 2020 avec Eva Son-Forget et Agnès Thill, exclue de La République en marche (LREM) pour ses prises de position hostiles au mariage pour tous et à la PMA. Annie Genevard, l’actuelle ministre de l’Agriculture, aux côtés de douze députées Les Républicains, a essayé, le 3 juillet 2020, d’introduire dans la loi la notion de naprotechnologie comme alternative à la PMA. Tous ces amendements ont été rejetés.
À la recherche d’une légitimité scientifique
La naprotechnologie a permis aux partisans des méthodes « naturelles » de conception et de contraception de dépasser leur habituel cercle de convaincus. « Les parcours de PMA sont longs, peu personnalisés. Les couples, souvent désemparés, cherchent à comprendre comment fonctionnent leurs corps, ainsi qu’à trouver une écoute », explique Cécile Thomé, autrice de Des corps disponibles. Comment la contraception façonne la sexualité hétérosexuelle (éd. La Découverte, 2024). « Or sur ce créneau, on trouve principalement les médecines alternatives, ainsi que celles et ceux qui sont plus réticents à recourir à la médecine, comme certains groupes de catholiques. »
La naprotechnologie tente aussi de gagner une légitimité scientifique. Le 25 juin dernier, Gaëlle Bernot, Laure Lallemand et Christel Le Ménager, trois médecins formés à la naprotechnologie, et René Écochard, biostatisticien, publiaient un article dans l’European Journal of Obstetrics & Gynecology and Reproductive Biology, une revue médicale.
« Une représentation genrée et patriarcale de l’infertilité »
« Il s’agit d’une simple étude descriptive, où ils expliquent qu’ils forment des instructeurs à l’éducation thérapeutique, analyse Serge Gilberg, professeur émérite à la faculté de médecine de Paris-Cité, à qui Reporterre a soumis cet article. Pour évaluer l’impact de l’intervention, il aurait fallu comparer cette cohorte à un groupe témoin qui n’aurait pas bénéficié du même suivi. Je suis surpris que les relecteurs de la revue aient laissé passer un tel article. »
La gynécologue Sophie Gaudu complète l’analyse de cet article : « D’abord, il n’est fait mention nulle part d’un quelconque comité d’éthique, qui est normalement systématique pour toute étude sur des données contenues dans les dossiers de patients. La population étudiée présente un biais de sélection, ce sont des gens déjà convaincus. »
« L’étude ne parle que des cycles féminins, ce qui est une représentation genrée et patriarcale de l’infertilité. Je pense que le vrai objet de cette étude est de promouvoir l’absence de recours à l’aide médicale à la procréation », estime-t-elle.
Cet article insiste lourdement sur la reconnaissance de l’œuvre des instructrices comme de « l’éducation thérapeutique ». Un sésame qui leur permettrait de faire financer ces actions par les autorités de santé. Un tel projet, selon le compte-rendu de l’assemblée générale de 2025 de l’association, est d’ailleurs à l’étude.
Une première formation en France en 2026
La progression des forces politiques conservatrices en France et dans le monde va-t-elle leur permettre d’atteindre leur but ? Le scénario polonais a peut-être fait rêver Pierre-Édouard Stérin. Lors de l’arrivée au pouvoir en 2015 du gouvernement d’extrême droite acquis aux catholiques conservateurs, l’exécutif a mené une politique de déremboursement des FIV. Il a ensuite financé de 2016 à 2020 des « soins » de naprotechnologie.
Le résultat n’a pas été à la hauteur des promesses. Deux ans après la mise en œuvre de ce plan, seulement 70 enfants seraient nés grâce à la méthode. L’extrême droite a elle-même abandonné ce programme dès 2020.
En France, la naprotechnologie continue d’avancer discrètement, mais sûrement. Début 2026, Napro France annonçait que grâce à la générosité de ses donateurs, la formation en naprotechnologie des instructrices pourrait avoir lieu en France, et n’exigerait plus de séjour aux États-Unis ou en Pologne. La première session aura lieu à Versailles à la rentrée scolaire 2026.