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ReportageClimat

À Lille, les immeubles souffrent de la sécheresse

Des immeubles effondrés le 12 novembre 2022 rue Pierre Mauroy à Lille.

Deux immeubles se sont effondrés récemment à Lille. Dans cette ville du Nord construite sur un fleuve, les épisodes de sécheresse ont fragilisé des constructions déjà déstabilisées par certains choix architecturaux.

Lille, reportage

De ses fenêtres du quatrième étage de la rue Pierre Mauroy à Lille, Camille voit la ligne de crête des maisons en face coupée net. Voilà deux semaines que ce professeur en lycée assiste, en contrebas, au défilé d’ouvriers et experts en tenues fluo. Ils déchiffrent les ruines laissées par la chute de deux maisons.

Le soir du 12 novembre, un étudiant rentrant chez lui vers 3 heures du matin avait donné l’alerte aux services de secours : le mur de son immeuble était « gondolé » a précisé l’étudiant à France Bleu. Les pompiers et la police municipale sont intervenus sans attendre pour évacuer les résidents. Sa vigilance a permis de sauver de nombreuses vies puisque les bâtiments se sont écroulés le lendemain matin à 9 h 15. L’accident aura néanmoins fait une victime, un psychiatre de 45 ans.

Deux semaines plus tard, d’autres maisons ont été évacuées dans le quartier historique du vieux Lille. Le 26 novembre, rue Lepelletier, seize habitants de trois immeubles ont été mis à l’abri. Pour comprendre les causes de l’effondrement, le parquet de Lille a ouvert une enquête pour « mise en danger de la vie d’autrui »
 
Jean-Yves Méreau est président de l’association Renaissance du Lille ancien. Il s’y est engagé dès sa création en 1964. Il s’agissait alors de contrer le projet de destruction du quartier Saint-Sauveur. Au fil des années, le journaliste spécialisé dans la construction et l’urbanisme a acquis une expertise sur le centre-ville. La fragilisation des bâtisses lilloises n’est pas un phénomène nouveau pour lui.
 

L’épisode de sécheresse historique qu’a connu le Nord ­­et la France cet été a eu des conséquences sur la stabilité des sols. © Nicolas Lee / Reporterre

 
L’association pointe du doigt l’abattage des murs porteurs intérieurs. « C’est un phénomène que l’on constate à Lille, mais aussi à Paris ou Bruxelles… Il y a des chaînes commerçantes avec des décorations standardisées qui décident de faire abattre les murs intérieurs pour avoir de grands espaces ouverts », explique le défenseur du patrimoine. Les modifications nécessitent alors l’installation de poutres qui répartissent différemment le poids du bâtiment : « Si le sol bouge, si les fondations se fragilisent, toute la structure au-dessus s’en trouve menacée ».
 

Une ville construite sur un fleuve

 
S’ajoute une caractéristique propre à la situation géographique de la capitale des Flandres : « La ville était traversée par une rivière et le centre-ville était marécageux, rappelle-t-il. Comme Amsterdam ou Venise, Lille a été construite sur des pieux en bois enfoncés dans l’argile. » Des pieux qui doivent être immergés pour éviter que le bois pourrisse et se dégrade. Malgré tout, les aménageurs de la ville ont creusé dans le lit de la rivière morte des parkings dans les années 1980 et 1990. Pour garder au sec les structures souterraines, un drainage permanent de l’eau est nécessaire. « Le rabattage des nappes phréatiques [opération qui vise à pomper l’eau de la nappe] assèche l’argile qui se fissure et conduit à un affaissement des sols », déplore le militant.

Effondrement d’immeubles rue Pierre Mauroy à Lille le 12 novembre 2022. © Nicolas Lee / Reporterre

 
D’ailleurs, l’épisode de sécheresse historique qu’a connu le Nord ­­et la France cet été a eu des conséquences sur la stabilité des sols. « Le déficit pluviométrique a pu accentuer les effets du rabattage des nappes, il faut ajouter à cela le retour des précipitations qui viennent engorger les nappes et entraînent des modifications du sol », dit Jean-Yves Méreau. Qui reste prudent : « Impossible de tirer des conclusions sur les causes de l’effondrement du 12 novembre avant les résultats de l’enquête. Mais il est certain que de nombreux bâtiments sont fragilisés par ces phénomènes. »
 
Camille n’était pas chez lui quand les bâtiments du numéro 42 et 44 sont tombés. Le lendemain, le professeur de philosophie n’a pas pu dormir à son domicile, principe de précaution oblige. Certes, les experts passés dans la foulée lui ont assuré que son immeuble ne présentait pas de signe apparent de fragilité — sans « fissures ». Mais le prof, encore saisi par la vue des décombres, est à moitié rassuré.

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