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Affaire DSK : la police empêchée d’interroger les complices du Siècle

Le Siècle rassemble la crème de l’oligarchie en France : affairistes, politiques, et journalistes aux ordres. Le 25 mai, ses membres se sont de nouveau réunis.

Le Collectif des démocrates déchaînés voulait leur présenter leur camarade DSK. Mais la police déployée pour protéger le sanctuaire des puissants l’en a empêché.


Une délégation comme composée d’agents du FBI s’est rendue à la réunion mensuelle du club Le Siècle, mercredi 25 mai. Elle devait y présenter Dominique Strauss-Kahn, membre de ce club, et d’interroger ses associés. Telle était du moins l’intention du Collectif des démocrates déchaînés, qui a préparé cette action spectaculaire. Mais la police présente aux abords du Siècle l’en a empêché. Elle était venue prévenir une autre manifestation, un « pique-nique social » organisé contre le Siècle par des mouvements d’extrême-droite.

Le Siècle est un club existant depuis 1945, et qui regroupe le gratin des affaires, de la politique et des médias. Il réunit le dernier mercredi de chaque mois pour un dîner ses huit cents membres, recrutés par cooptation, dans les salons de l’Automobile club de France, place de la Concorde à Paris. Il suscite une animosité grandissante : nombreux sont ceux qui voient dans ces réunions élitistes – où des journalistes se mêlent aux patrons et aux banquiers, où des personnalités « de gauche » cotoient sans gêne des élus de droite – la caractérisation du système oligarchique : un régime où un petit nombre de gens décide pour tout le monde.

Après qu’en octobre et en novembre derniers, plusieurs centaines de personnes se soient rassemblées face au Siècle pour accueillir ses membres par des quolibets et quelques légumes, la police est intervenue massivement lors de la réunion de janvier, ce qui a dissuadé les activistes de revenir. La contestation allait-elle s’éteindre ? Non, car le Collectif des démocrates déchaînés préparait une action discrète.

Ils se sont retrouvés à 18 h 30 au centre de Paris. Une dizaine de personnes et quelques journalistes, à l’instigation de Jean-Pierre Anselme, animateur des Mercredis de la démocratie et journaliste blogueur à Mediapart, ainsi que de Xavier Renou, animateur des Désobéissants. Celui-ci a expliqué le but de l’action : « Des policiers américains vont conduire Dominique Strauss-Kahn au dîner du Siècle, dont il est membre, ainsi que son épouse, Anne Sinclair, afin qu’il y désigne ses complices du club de l’oligarchie, ceux qui affament les peuples et ailleurs. Il s’agit de relier notre action à la dynamique des indignés qui se développe en Europe. »

Le tract expliquant l’action a été préparé, ainsi que les accessoires indispensables : des menottes, une combinaison blanche et un masque de DSK pour le prisonnier, des badges marqués FBI et des cravates pour les quatre agents de la police américaine. On donnera aussi aux futurs inculpés du Siècle des oranges, qui adouciront leur séjour en prison.

Les rôles sont répartis, on enfile les cravates, et en route, par le métro, pour la place de la Concorde.

Las ! Sous le soleil encore chaud de ce début de soirée, les trottoirs longeant le bâtiment de l’Automobile club de France grouillent de CRS et de policiers en civil. Il y a aussi beaucoup de passants, de touristes, mais l’action va être difficile à mener. Les démocrates déchaînés ont pris soin d’entourer la préparation de leur action d’une discrétion sans faiille. Alors, pourquoi tant de police ? On va finir par apprendre qu’une radio politique de droite, Radio Courtoisie, a appelé venir protester contre le Siècle, par la voix d’un de ses animateurs, Emmanuel Ratier.

Les CRS contrôlent systématiquement les identités. Des policiers en civil demandent au démocrate déchaîné qui doit jouer DSK ce qu’il y a dans son grand sac en plastique. La pancarte « FMI, Affameur des peuples » les hérisse, ils commencent à l’emmener. Mais pourquoi ? « C’est une manifestation non déclarée – Mais la pancarte est dans le sac, elle n’a pas été sortie ! – Allez. » Des CRS l’embarquent, il se laisse tomber mollement, les hommes en noir se mettent à quatre pour le porter.

Il est 20 h 00, les membres du Siècle commencent à arriver dans leurs berlines noires. Dans la radio d’un CRS, on entend : « Un groupe d’individus monterait la rue Royale en direction de la place de la Concorde ». « Allez, dit un gradé, on se forme en groupe, on y va. »

Toute action est impossible. Les démocrates déchaînés et pas mal de pique-niqueurs sont embarqués pour contrôle d’identité et passeront plusieurs heures dans une fourgonnette de police puis au commissariat. Pendant ce temps, les journalistes attendent en face du Siècle, entre les passants qui attendent le bus et les touristes dont certains demandent en anglais, « mais qu’est-ce qui se passe, ici ? » On leur répond : "Ce sont des super-riches qui dînent entre eux". Un invité arrive, sort de sa voiture noire, et glisse un billet dans la main du groom qui lui tient la porte. Celui-ci sourit et touche sa casquette. Passent des Mercedes GLK 320 CDI, des Velstatis, des Citroen C6 aux vitres fumées. Un CRS alsacien – il parle en dialecte à son collègue – se fait bonhomme : « On est contents d’être ici, les gens qu’on contrôle sont corrects. C’est pas comme dans les cités, là-bas, on prend des cailloux, il y a plein d’éclats sur les camions ».

Un commissaire n’est pas aimable. Pourquoi toutes ces personnes embarquées, lui demande-t-on ? « Tentative de manifestation non déclarée ». Et si l’on pose d’autres questions : « Je n’ai aucune information à vous donner. Je vous ai répondu avec toute la courtoisie dont je suis capable ». Il semble que la capacité semble limitée.

Des berlines se garent le long du trottoir alors que le stationnement est interdit. On le fait remarquer au commissaire : « Pourquoi ne verbalisez-vous pas ? Elles ne devraient pas être là, regardez le panneau d’interdiction ». Là, je sens qu’il va commencer à s’énerver...

On discute avec les rescapés des contrôles policiers. Telle Françoise X., une dame d’une soixantaine d’années, bien habillée, qui est venue par Radio Courtoisie. « On pourrait dire que je fais partie de l’oligarchie. En tout cas, je n’appartiens pas à la classe misérable. Mais je suis venue protester contre ces gens très haut placés, qui prennent des décisions entre eux qui ne correspondent pas à la politique dont on a besoin. »

Tiens, voici Guillaume Pepy, le président de la SNCF. En fait, c’est diffcile de reconnaître les invités, ce sont surtout des patrons, aux visages peu connus. Ils arrivent un par un, déposés en voiture ou à pied, venant du métro dont le couloir donne sur le parking souterrain. Pas de politiques, semble-t-il, cela commence à sentir le roussi de venir ici. Oh, en voilà qu’on connaît : Christine Ockrent, Bernard Kouchner, et Arlette Chabot. Celle-ci s’attarde pour discuter à l’entrée avec un bourgeois à cheveux blancs. Les policiers se sont essaimés, l’espace est libre, je traverse la chaussée pour aller l’interroger. « Mme Chabot, est-ce un problème pour les journalistes de participer... » Mais elle n’a pas écouté les premiers mots de la question que, fine mouche, elle tourne casaque et s’engouffre dans le couloir de l’Automobile club en s’exclamant, « Ah non ! Pas ça ! ».

Retour sur le terre-plein, de l’autre côté de la chaussée. Constantin Dupressec, un juriste, qui est aussi venu par Radio Courtoisie, et qui est membre de l’UMP. Mais il est « gaulliste social, donc antisarkozyste ». « Je suis ici pour voir, pour faire nombre, éventuellement. Ce dîner réunit le gouvernement de la France, au sens le plus large. »

Et voici Emmanuelle Warlop. Elle vit en Seine Saint Denis, est commerciale en cosmétique bio, et depuis plusieurs années vient régulièrement observer les dîners du Siècle. « On se retrouve avec des amis, certains sont régulièrement arrêtés. On vient pour soutenir ceux qui protestent, pour arrêter ce rassemblement des riches qui décident pour les autres. Il faut que la presse soit là, qu’elle le dise. Je vais à d’autres manifs, sur le nucléaire, le G8. Habituellement, on va dîner après être restés ici un moment. Ce soir, on va aller à la Bastille, où il y a le rassemblement des indignés. »

http://www.reporterre.net/sons/Warl...

Oh, jackpot : voilà qu’arrive au Siècle, à 21 H 15, David Pujadas, l’admirable journaliste de la chaîne télévisée de « service public ».

Il est temps de partir. Sur le chemin du retour, mon vélo passe place de la Bastille, où plusieurs centaines de personnes sont rassemblées devant l’Opéra : bien plus nombreuses qu’hier. Le grand panneau à la devanture de l’Opéra annonce « Le crépuscule des dieux  ». Va-t-on bientôt jouer le crépuscule des oligarques ?

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Post-scriptum : J’apprend que l’opéra "Le Crépuscule des dieux" s’achève sur "l’écroulement du sordide empire des oligarchies auquel succède une nouvel ère, celle de l’entente entre les hommes" (Kobbé, Tout l’Opéra, ed. Robert Laffont, p.1001).


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