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Agriculture bio : le Figaro répand la peur et l’incertitude

27 février 2013 / Pryska Ducoeurjoly



« La vérité sur le bio » ? Une attaque en règle, fondée sur des arguments faux et des à-peu-près. Démontage d’une manipulation réthorique.


Le FUD (fear, doubt and uncertainty, expression anglaise) est un outil rhétorique qui distille l’intox médiatique. Il est souvent employé par certains médias sur des dossiers bousculant l’ordre établi, par exemple le bio. Dans son édition du week-end (le 22 février 2013), le Figaro Magazine livre un bel exemple de FUD, dénigrant habilement le bio dans l’esprit du grand public.

Les spécialistes de la question, eux, reconnaîtront l’arnaque, non pas du bio, mais d’un tel travail journalistique, qui rajoute de la confusion à la confusion, au profit, bien sûr, d’un immobilisme de nos comportements alimentaires. Décryptage de ce dossier, pompeusement intitulé « La vérité sur le Bio ».

L’agriculture bio, les Français en ont une image très positive. 86% d’entre eux estiment que l’agriculture bio contribue à préserver l’environnement, la qualité des sols, les ressources en eau et 83% pensent qu’elle fournit des produits plus naturels car cultivés sans produits chimiques de synthèse (d’après la 10e édition du Baromètre Agence BIO/CSA) . Ces chiffres n’empêchent pas les mass médias de se tirer régulièrement une balle dans le pied en allant à l’encontre de l’opinion publique. Pas étonnant que la presse papier soit en chute libre…

Dernier exemple en date, le dossier du Figaro magazine du 22 février 2013. A la Une : « La vérité sur le bio ». Ou plutôt, la vérité de certains journalistes du Figaro sur le bio. Question complexe s’il en est, réglée en quelques pages. « Tout ce qu’on ne vous dit pas et ce qu’il faut savoir sur le bio ». Sous-entendu : nous allons désamorcer un certain nombre de lieux communs… Distillés par le très puissant lobby du bio ?

Parmi ces idées reçues que se font les gens :

Le bio est-il meilleur pour la santé ? Réponse du Figaro : « Non »
Le bio, plus économe en énergie ? « A démontrer »
Le bio meilleur au goût ? « Subjectif »
Le bio ami de la biodiversité ? « Pas si sûr »
Le bio est-il garant de qualité ? « Sans garantie »
Les contrôles sont-ils rigoureux ? « Non »
Le bio est-il local ? « Pas seulement »

Qu’est-ce que le FUD ?

Dans ce dossier, nous pouvons reconnaître les outils rhétoriques du FUD, Fear, uncertainty and doubt (FUD, littéralement « peur, incertitude et doute », prononcez « feude »).

Il s’agit d’une technique rhétorique utilisée notamment dans la vente, le marketing, les relations publiques et le discours politique. Elle consiste à tenter d’influencer autrui en diffusant des informations négatives, souvent vagues et inspirant la peur (je vous laisse relire les réponses du Figaro ci-dessus).

« La force du FUD réside dans le fait qu’il s’adresse à un public de non spécialistes, plus influençable. Généralement, un FUD rassemble des hypothèses sans fondement et des verbes conjugués au conditionnel. Plus un FUD est répété, plus il entre dans l’inconscient collectif et plus son effet peut être important », rappelle l’article de wikipédia consacré à ce sujet.

Citons quelques extraits du dossier du Figaro (si vous voulez en savoir plus, courrez acheter le Figaro, cela soutiendra leurs ventes à la baisse sur les 5 dernières années... ).

« Le bio n’est pas à l’abri d’intoxications alimentaires graves. Pour preuve, en automne 2012, le Dr Laffont, de l’Agence régionale de santé (ARS) Paca, a enregistré 32 cas d’intoxication due au datura, une plante sauvage et toxique, retrouvée dans la farine de sarrasin bio. (…) Huit personnes ont été hospitalisées ». Attention, le bio peut être dangereux…

« La traçabilité des produits reste aléatoire. Les auteurs du rapport ont ainsi essayé de remonter à l’origine de 85 produits. Après six mois de recherche, 40% des producteurs n’avaient pas été retrouvés. Les documents concernant l’identification des opérateurs, les certificats de conformité n’étaient complets que pour 38% des produits importés, et 48% des produits fabriqués dans l’Union euroépenne »… Pire que les lasagnes Findus ?!

« L’agriculture bio assure des rendements moindres et nécessite de ce fait l’exploitation de plus grandes surfaces pour produire une même quantité d’aliments. Résultat, son impact sur la biodiversité serait tout aussi significatif que celui de l’agriculture conventionnelle ». Relisez bien la phrase. On nage en plein sophisme. On est en train de nous dire qu’il vaut mieux bousiller une portion réduite de terre en haut rendement, plutôt que de développer le bio sur des grandes surfaces. Parce que de grandes surfaces cultivées, même en bio, porteront toujours atteintes à l’environnement. Désespérant.

« Les aliments issus de l’agriculture biologique sont bons pour la santé mais pas meilleurs que ceux issus de l’agriculture conventionnelle ». Est-ce à dire que les résidus de pesticides, contenus en plus grande quantité dans les aliments conventionnels, sont bons pour la santé ?

Ce dernier paradoxe ne semble pas interpeller les neurones des journalistes. Ceux des lecteurs, pétris de bon sens, voient rouge. Leur réactions, sur le forum du Figaro, à un précédent article intitulé « Le bio n’est pas meilleur pour la santé », témoigne du fossé croissant entre le bas peuple et nos élites bien-pensantes.

Cet article, citant la même étude que celle du dossier qui nous préoccupe ici, commençait par poser le débat en ces termes : « Faut-il encore manger bio ? La question mérite, une nouvelle fois, d’être posée après la publication cette semaine dans la revue Annals of Internal Medicine, d’une étude dont les conclusions montrent clairement que les aliments issus de l’agriculture biologique ne sont pas meilleurs pour la santé que ceux produits par l’agriculture conventionnelle ou « chimique ». Alors que le consommateur les paie en moyenne, et au bas mot, 25 % plus cher ! »

Réactions des internautes : « Mais bien sûr, les engrais, les pesticides, les OGM, les traitements chimiques, l’algue verte, le lisier, les déserts verts, la terre rendue stérile, les nappes phréatiques pourries, c’est bon pour la santé et la nature. Au fait, qui a osé écrire cet article débile ? Allez,-y, mangez-en, et à fond. Mais ne venez pas pleurer le jour où vous serez bien malade ! »

« Ce sont les mêmes qui font les pesticides et les anti-cancéreux, voilà bien des gens qui ont intérêt à ce que le bio ne soit pas meilleur pour la santé, et avec les MILLIARDS qui sont en jeu, vous imaginez tous les labos d’université qu’on peut financer (=acheter) avec ça… qui viennent nous dire ensuite la bouche en coeur : « oh que je suis surpris, le bio c’est nul » »…

Peut-être un peu excessif tout de même, mais les lecteurs expriment en filigrane leur colère de voir leurs comportements vertueux systématiquement dénigrés par des journalistes (une profession qu’ils passeraient bien au bûcher, avec les hommes politiques).

Conclusion : Le dossier du Figaro n’est pas complètement infondé ou mal étayé. Des études scientifiques sont citées. Malheureusement, la défiance vis à vis du bio transpire. Les arguments en sa faveur sont faibles et bien souvent démontés par des « Oui, mais », « Cependant », « Ce n’est pas l’avis de »

Le plus grave, dans ce dossier, reste l’absence de perspective pour le lecteur. C’est là que le Fud est un fléau pour le grand public : entre le conventionnel toxique et le bio pas meilleur pour la santé, quelle solution ? Ce genre d’articles vient décourager les lecteurs qui s’engagent dans de meilleurs comportements alimentaires. Voilà bien un dossier qui contribue à creuser le trou de la sécu !

Conseils à mes confrères du Figaro :

Manger davantage bio vous apportera des vitamines, des oligo-éléments, des minéraux. Ainsi, vos cellules nerveuses seront mieux nourries et votre réflexion sera nettement améliorée…

Essayez la pensée complexe. Je sais, c’est pas facile. Cela demande une vision éco-systémique, à 360°. Par exemple, lorsque vous affirmez que le bio n’est pas meilleur pour la santé, avez-vous pensé aux agriculteurs qui sont les premières victimes des pesticides (la maladie de Parkinson a été reconnue en 2012 maladie professionnelle pour les agriculteurs, du fait de l’exposition aux pesticides).

Consultez d’urgence le Petit guide pour vos amis bio-sceptiques (guide militant, cela vous donnera matière à développer un débat contradictoire plus sincère).

Pensez à rééduquer votre palais en consommant régulièrement des produits bio, afin de retrouver le vrai goût des aliments (ce que ne permettent pas les lasagnes Findus).

Fiez-vous aux grands chefs cuisiniers que vous avez interviewés et qui plaident unanimement pour les aliments bio (Cyril Lignac, Jean-François Piège et Christian Le Squer). (« subjectif », votre conclusion sur le goût des aliments bio sous-entend « non-objectif », ce qui tend, habilement, à semer le doute sur la qualité gustative de ces produits).

Faites-vous aider, parlez-en autour de vous, même au petit peuple. Vous verrez que beaucoup de gens sont déjà engagés dans la bio attitude. Les Français sont de plus en plus nombreux à souhaiter manger bio au-delà de chez eux. Les parents notamment sont très demandeurs de bio : 75% d’entre deux voudraient que leurs enfants se voient proposer des produits bio à l’école. Une vraie tendance de fond, qui va bien au delà des produits alimentaires : comme le montre le 10e Baromètre Agence BIO / CSA, les achats de produits biologiques autres qu’alimentaires augmentent : 1 Français sur 2 déclare en acheter (49%) contre 44% en 2011. Alors pourquoi enfoncer vos lecteurs par des arguments fallacieux ?

Retournez aux fourneaux, vous verrez que manger bio n’est pas forcément plus cher, mais qu’on consomme différemment. Autre élément à prendre en compte lorsque vous comparez les prix au kilo : la cuisse de poulet non bio peut fondre à la cuisson (elle est pleine d’eau), tandis que la cuisse bio gardera son poids de départ. Découvrez la notion de « densité nutritionnelle ». Une famille du Bordelais que j’avais interviewée début 2008, dans le cadre de la quatrième Journée de dépistage de l’obésité infantile démontre que l’on peut s’alimenter en produits frais, sains, et naturels, avec un budget de 200 à 250 euros par mois (avec deux enfants !), sans compter la cantine. Mais voilà : dans le réfrigérateur familial, pas un seul produit issu de l’industrie agroalimentaire ; seulement des légumes, du beurre, des cornichons, de la moutarde et autres produits de première nécessité. Dans les placards : pas de paquets de gâteaux ni de plats cuisinés, seulement quelques denrées en dépannage, des fruits secs, du riz, des lentilles, des pâtes et quelques conserves (« On ne fait pas de régime », P. DUCŒURJOLY, Sud Ouest, 13 janvier 2008).

Consultez mon ouvrage La Société toxique, manuel de dépollution mentale, gratuitement mis en ligne, cela vous fera le plus grand bien.
Notamment la conclusion de la partie « Intox alimentaire », page 307 : « N’oublions pas que l’agro-industrie est fortement subventionnée et fortement polluante. Coût pour le contribuable européen de la politique agricole commune (la PAC) : 450 euros par an et par foyer… »

« A-t-on vraiment pris conscience du coût global de la dépollution via notre facture d’eau individuelle, via nos impôts locaux ou via la dette nationale (menace d’amende pour pollution aux nitrates en Bretagne : 28 millions d’euros) ».

« Ce sont bel et bien nos cotisations qui comblent le trou de la Sécurité sociale (plus de 20 milliards d’euros en 2009/2010). Ce que nous croyons économiser d’une main (celle qui remplit le caddie), nous le payons inévitablement de l’autre (celle qui remplit la déclaration d’impôt sur le revenu…). »

« En d’autres termes, supprimez les subventions aux cultures intensives et vous verrez doubler les prix dans les supermarchés ! Tout le monde trouvera alors l’agriculture biologique soudainement beaucoup plus abordable… »





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Source et photo : Pryska Ducoeurjoly blog

Ecouter par ailleurs : Pour vous paysan, en quoi le bio est-il meilleur que le conventionnel ?

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