Allez, « Alternatives économiques », deviens toi aussi objecteur de croissance !

2 mai 2013 / Jean Gadrey

Bravo, Alter Eco, tu t’habitues à penser l’économie sans croissance. Mais à regret. Assume-le totalement, intègre sans barguigner l’écologie dans ton raisonnement, deviens, toi aussi, objecteur de croissance !


Au cours des dernières années, je me suis parfois arraché les rares cheveux qui me restent en lisant, dans mon mensuel économique préféré, qu’on avait impérativement besoin de retrouver une bonne croissance pour « en sortir ». Ce qui ne m’empêchait pas d’approuver tous leurs arguments contre l’austérité programmée nous menant à une récession socialement gravissime. D’où la divine surprise qui fut la mienne en découvrant coup sur coup deux livraisons remarquables.

D’abord, le gros dossier dont le titre fait la « une » du mensuel d’avril : « Vivre mieux sans croissance, 10 propositions ».

Ensuite ce hors série poche dont la superbe couverture n’est pas du greenwashing puisque le contenu est à la hauteur : « L’économie verte en trente questions ». En passant, cette idée du globe terrestre flottant dans les airs fait penser au fil directeur symbolique du remarquable documentaire de Marie-Monique Robin « Les moissons du futur », à voir absolument.

S’agissant de l’économie verte, j’ai eu l’occasion d’écrire que « cela peut être la meilleure ou la pire des choses du point de vue des perspectives du « bien vivre dans un monde soutenable ».

[Voir l’article écrit par Philippe Frémeaux pour Reporterre et présentant ce numéro]

Comme je crains qu’on m’accuse de passer la brosse à reluire à mes petits camarades d’Alternatives économiques, voire qu’on soupçonne des conflits d’intérêts (c’est d’actualité), je vais quand même me permettre une remarque amicalement perfide.

Le dossier du mensuel est ainsi présenté : « La croissance ne sera pas au rendez-vous en 2013 et elle RISQUE d’être durablement faible dans le futur. DU COUP, il faut réfléchir dès à présent aux politiques capables d’améliorer le bien-être des populations sans miser sur l’augmentation continue de la richesse monétaire. …[Il faut] FAIRE DECESSITÉ VERTU : ’MALGRÉ une croissance atone, il est possible d’améliorer le bien-être de la population. Pour cela, il faut apprendre à partager : le travail, les revenus, les biens’ ».

Je suis bien d’accord avec tout cela, et surtout avec la fin. Mais est-ce parce que la croissance « risque » d’être faible que, « du coup », il faudrait tenter de faire mieux avec moins, ou avec pas beaucoup plus ? Ne peut-on penser positivement (et non comme une sorte de rude contrainte externe) la fin du culte de la croissance salvatrice et du « toujours plus » ? Ne peut-on souhaiter que l’on organise politiquement au plus vite les « adieux à la croissance », au consumérisme et aux gains de productivité macro-économiques ? Faut-il « faire de nécessité vertu » ou bien la vertu (une sobriété matérielle pas triste) ne serait-elle pas recommandable dans tous les cas ?

Je chipote, je chipote. Après tout, on peut venir à l’objection de croissance par divers chemins, et celui de la vertu issue de la nécessité en vaut d’autres. C’est même ce qui a provoqué ma propre conversion au début des années 2000… Mais ce qui reste un peu curieux pour moi, c’est que la « nécessité » invoquée provienne de la panne de croissance, donc de variables économiques, et pas des seuils écologiques à hauts risques que nous avons déjà franchis, ou des « limites sociales de la croissance » (titre d’un superbe livre à venir, une traduction dont je reparlerai). Je fais l’hypothèse que, parmi les économistes qui vont se « convertir » - et il y en aura de plus en plus -, beaucoup le feront sur cette base. Au fond, c’est encore la croissance qui les secoue… quand elle n’est plus au rendez-vous.




Source : Jean Gadrey

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