Au Chili, les étudiants bousculent la société vers plus de démocratie

Durée de lecture : 6 minutes

17 octobre 2011 / Giorgio Jackson



« Depuis cinq mois, les demandes du mouvement étudiant se formulent à travers un axe central : l’inégalité qui prévaut au Chili. »


Au-delà des résultats que le mouvement étudiant obtiendra, les changements sont déjà en place et ils sont là pour rester. En quelques mois, on a fait un apprentissage rapide, nous savons maintenant où placer notre force car nous avons identifié le cœur des contradictions qui emprisonnent un gouvernement de droite qui met en avant son idéologie.

Depuis plus de cinq mois, toutes les demandes sectorielles du mouvement étudiant ont été formulées à travers un axe central : l’inégalité qui prévaut au Chili. Cette inégalité comprise comme une perpétuation de celle-ci, a été le levier qui nous a permis de mettre en évidence le mécontentement et qui a été latent dans de nombreux secteurs de la société qui ne s’exprimaient pas ouvertement, en raison d’un discours auto-complaisant des autorités du gouvernement.

Une fois que les demandes sectorielles se sont enracinées dans l’idée qu’elles sont justes parce qu’il y a une perpétuation des inégalités, le processus a commencé à s’approfondir et nous sommes allés peu à peu –avec les citoyens- dans les questions de politique publique. Au début, nous ne pouvions pas proposer le débat constitutionnel, car il ne serait pas compris, cela nécessitait un processus d’apprentissage de la société en général et de nous en particulier, ce qui est peut-être notre plus grand succès.

Depuis notre revendication et discours initials pour l’accès à l’éducation, le financement et la démocratisation, nous sommes parvenus à la formulation d’une demande citoyenne claire pour des changements constitutionnels. Dans ce parcours, les contradictions du système politique chilien ont été dévoilées au grand jour, ses limites et ses incapacités, ainsi que le potentiel de ce mouvement et des jeunes à pouvoir changer tout cela. Cela a été un processus intense et non sans problèmes, mais exceptionnellement instructive.

Cette demande est parvenue sur un sol fertile. Quand est venu la « révolution des pingouins » [NDLT : la révolution des élèves du secondaire en 2006, dont l’objectif était la modification de la loi sur l’Enseignement héritée du gouvernement militaire], il y avait un gouvernement de la Concertation [NDLT : centre-gauche]. Bien qu’il gérât le modèle en place, il présentait une apparence et un langage qui lui ont permis de neutraliser et de gérer le mouvement et le mécontentement. Maintenant, nous sommes arrivé au cœur des contradictions, car nous avons en face de nous un gouvernement qui n’a pas de syntonisation pour un dialogue avec les citoyens. C’est même un gouvernement fier de ce qu’il pense, dur dans sa position idéologique, ce qui est logique puisqu’il intègre les créateurs intellectuels du modèle actuel.

Les fautes

Sous le gouvernement de la Concertation, il était facile pour les dirigeants et les autorités de rejeter la faute sur le système politique, et sur l’obstruction de l’opposition de droite. Le gouvernement utilisait cet argument pour alléger la pression sociale, tout en cachant son manque de conviction et de courage pour promouvoir des changements en dehors du cadre de « la politique du consensus ». Aujourd’hui, le gouvernement n’a personne sur qui rejeter la faute, car il concentre tout le pouvoir. Cela permet à la pression sociale de se concentrer sur un point : l’inégalité dans le système. Cela rend le mouvement plus ambitieux, moins sectoriel et plus politique.

Les réformes que le mouvement étudiant amènent supposent, nécessairement, une meilleure démocratie. Nous l’avons vu, le 4 août, lorsque nous proposions une réforme fiscale pour obtenir les ressources afin de financer les demandes que nous formulions, et quand, entre autres choses, on a exploré l’idée d’un plébiscite pour permettre aux citoyens de participer aux décisions. La réponse du gouvernement a été la répression. Ce jour-là nous sommes parvenus au cœur de la contradiction du système. Cela nous amène à promouvoir des changements plus profonds dont on a besoin au Chili. Nous les jeunes, nous devons projeter ce mouvement dans le moyen et long terme, ce qui nous conduira à participer aux différents processus politiques qui nous attendent. Cela exige plus de démocratie et de participation.

Cette demande pour plus de démocratie est largement partagée, tant dans le mouvement étudiant que dans les autres mouvements sociaux. L’immense soutien pour les revendications des étudiants dans l’enseignement public comprend, très probablement, la demande de changement du système électoral et la fin du mode binominal [1]. Cela ouvre un large espace de convergence démocratique. Le cadre institutionnel actuel est une camisole de force, et les citoyens pensent que la classe politique ne répond plus aux intérêts du peuple, c’est pour cela que notre demande s’articule avec les citoyens.

Nous avons la volonté politique pour rassembler la force nécessaire pour ces changements. Notre orientation stratégique a mis en évidence l’effondrement des alliances politiques existantes, celui du gouvernement et celui de l’opposition politique. Cela ouvre l’espace pour réaliser notre projet.

La vitesse du temps

Si dans les années 60, la réforme de l’université a pris des années, aujourd’hui les changements profonds sont rapides, ils sont déjà en cours. La frontière du possible est en train de se briser. Et le sens commun est en mutation. L’individualisme - « Je travaille à donner un enseignement à mes enfants et je paye pour cela » - a cédé la place à des notions plus collectives ; une majorité se constitue qui cherche une éducation de qualité pour tous, où l’État et le « public », - qui en ce moment n’appartiennent à personne - reviennent à nous tous. C’est un changement majeur et il mènera nécessairement à une plus grande participation politique. Cela sera visible dans les exigences que les citoyens feront aux autorités, même locales, et aux candidats. Le tournant que nous avons vécu a réveillé la démocratie. Les gens participent.

Dans le mouvement étudiant lui-même et dans ses instances de décision, nous avons gagné en maturité, et malgré les différences et les divergences, le collectif prime sur les positions individuelles ou de groupe. Cela est une garantie pour ce que nous avons dit, fait et j’espère pour ce qui vient. On ne voit pas comment cela peut s’arrêter, même si cela prendra du temps, les changements ont déjà commencé. La position retranchée du gouvernement génère encore plus de mécontentement et d’agitation, et cela se révélera dans les conflits à venir, dans les nouvelles conjonctures politiques, et même dans le processus électoral.

Cette mobilisation face à la droite, est comparable au combat de David contre Goliath. Elle a créé l’unité dans la diversité, elle a imposé le sens collectif du mouvement et de son indépendance, cela est presque impossible de freiner.

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Note :

[1] Héritage de la dictature, le système binominal a été imposé par la constitution de 1980. C’est un scrutin majoritaire dont la particularité est de favoriser la liste arrivée en deuxième position.






Source : http://www.lemondediplomatique.cl/A...

Giorgio Jackson est Président de la Fédération des Étudiants de l’Université Catholique de Santiago, et un des porte-paroles du mouvement étudiant chilien.

Article publié dans l’édition chilienne du Monde Diplomatique, et traduit par http://wwww.zintv.org, revu par Reporterre.

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