Au Japon, l’écocité où tout se recycle‏

Durée de lecture : 7 minutes

25 avril 2013 / Mélanie Loisel (Jobboom)

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme à l’écocité de Kitakyushu, dans le sud du Japon. Des pièces de voitures aux bouteilles de plastique, tout est réutilisé, voire recyclé.


À l’usine de recyclage Nishinihon, une dizaine de travailleurs désassemblent de vieux téléviseurs par un après-midi d’automne. Gantés de cuir, ils dévissent patiemment les boulons, coupent les fils et détachent les décodeurs. Les écrans, eux, sont retirés à l’aide d’une machine au laser.

« Le recyclage des téléviseurs est vraiment un travail de moine », lance Taichi Takei, chef adjoint au bureau environnemental de la ville de Kitakyushu. En effet, tous les composants doivent être triés à la main, puis envoyés à la broyeuse pour récupérer le plastique, le fer, le cuivre et l’aluminium.

« Nous voulons créer une société sans déchets et nous devons trouver des solutions pour réutiliser tous ces matériaux », poursuit Taichi Takei, qui est aussi responsable du développement de l’écocité de Kitakyushu, le complexe industriel dont fait partie l’usine de Nishinihon.

Englobant 23 usines de recyclage et 15 centres de recherche, cette écocité parmi les premières du genre au Japon a vu le jour en 1997, à une époque où le pays voulait remédier à un important problème de déchets. Le gouvernement central, la ville de Kitakyushu et les entreprises privées ont alors investi 700 millions de dollars pour faciliter la récupération et la transformation de biens de consommation.

Du coup, 1 400 emplois ont été créés dans cette ville d’un million d’habitants située dans le sud du pays. Une vingtaine de projets d’écocités basés sur le principe dit des 3R – réduire, réutiliser et recycler – ont depuis été approuvés un peu partout dans l’archipel.

Recycler à proximité

« L’avantage de l’écocité, c’est que toutes les entreprises sont à proximité et que les débris industriels d’une usine peuvent être recyclés dans l’usine voisine », note Taichi Takei en proposant de faire le tour du complexe de Kitakyushu, qui s’étend sur 20 kilomètres carrés, ce qui correspond à l’ensemble des espaces verts à Montréal.

Nous voici à l’usine de recyclage West-Japan Auto Recycle, où il règne un vacarme fou. Deux conducteurs de chariots élévateurs déchargent des conteneurs remplis de ferraille. « Ici, nous récupérons toutes les pièces de voitures ; elles sont retirées, une par une, sur une chaîne de démontage automatisée de 60 mètres de long », mentionne Hideo Ueda, qui s’occupe des opérations.

Six opérateurs surveillent le processus, qui dure précisément huit minutes et demie par voiture. Les parebrises, les sièges, les volants sont conservés pour fabriquer de nouveaux véhicules, tandis que la structure d’acier est compressée en cubes de métal, qui seront fondus dans une aciérie de la ville.

À côté de là, une usine de recyclage de tubes fluorescents a développé un concept novateur appelé « Lampe à lampe ». À l’intérieur, les ouvriers, munis d’un masque respiratoire, décomposent quotidiennement 35 000 tubes pour récupérer le verre, le métal et les substances fluorescentes avec lesquels ils fabriqueront de nouveaux tubes.

« Les tubes fluorescents contiennent du mercure, c’est pourquoi il faut éviter de les envoyer dans les dépotoirs. À force d’essais et d’erreurs, nous avons réussi à développer un système pour purifier la matière et la réutiliser », mentionne Shizuo Tsutsumi, chargé du projet au Japan Recycling Light Technology & System.

À l’usine de Nishi-Nippon, juste en face, des experts en matière plastique ont trouvé le moyen de récupérer 20 000 tonnes de petites bouteilles par année. Une déchiqueteuse les réduit en granules, qui sont par la suite chauffées pour être transformées en fibre de polyester. Cette matière aboutit dans les ateliers de couture de la ville, qui s’en servent pour confectionner des cravates, des vêtements et les chapeaux des écoliers japonais. « Ce qui est bien dans ce processus, c’est que nous créons de l’emploi à partir de la cueillette des objets usagés jusqu’à la fabrication de nouveaux produits », souligne Taichi Takei.

Lors de notre passage à l’usine de traitement des déchets de construction, des ouvriers revenaient d’une collecte de résidus de bois sur des chantiers. L’usine voisine, Ecowood, s’en servira pour fabriquer un nouveau matériau fait à base de bois et de plastique. « Ce matériau est une première au Japon », indique Taichi Takei.

Sa voiture à moteur électrique s’arrête alors devant un immense bâtiment industriel doté de deux hautes cheminées qui crachent une fumée blanchâtre. Cette usine de la compagnie Kitakyushu Eco Energy est le centre névralgique de l’écocité. C’est là où tous les résidus et la poussière liés au processus de recyclage sont traités.

Les résidus, qui sont habituellement difficiles à éliminer, sont dissous à haute température et recyclés en un matériau de construction utilisé notamment pour la fabrication de l’asphalte. La vapeur émise au cours de ce processus est également captée pour créer 28 000 mégawatts d’électricité.

« L’électricité générée alimente une partie des usines de l’écocité, mais nous avons des éoliennes pour répondre au reste de la demande énergétique », affirme Taichi Takei.

Est-ce à dire que l’écocité affiche un bilan environnemental parfait ? Pas encore. « Nous sommes conscients que les usines de recyclage demandent de l’énergie et produisent du CO2, mais rien ne doit être perdu si nous voulons créer une société sans déchets. » Ainsi, bien que le complexe émette annuellement 129 000 tonnes de CO2, ses activités de recyclage évitent d’en rejeter 380 000.

Et l’électronique ?

Le prochain grand défi de l’écocité sera de recycler les tablettes et les téléphones intelligents, dont les composants sont faits de cuivre, d’or, de nickel et de terres rares. Comme ces métaux se trouvent dans des puces de plus en plus petites, le procédé pour les extraire pourrait se révéler complexe et coûteux.

« Dans le fond, comme tout est fait de matière, il faut trouver les procédés qui permettront de dissocier les éléments afin de revenir à la matière de base », indique Taichi Takei. À plus forte raison s’il s’agit de ressources non renouvelables.

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Les écocités dans le monde

Selon une recension faite en 2011 à l’Université de Westminster, au Royaume-Uni, il existerait près de 180 écocités dans le monde. Les chercheurs ont considéré des quartiers, villes ou régions qui se sont dotés de politiques visant le développement durable sous plusieurs aspects, par exemple le logement, le transport urbain ou l’énergie.

Trois villes canadiennes en font partie. Le quartier Dockside Green, un nouveau complexe résidentiel et commercial de six hectares à Victoria, en Colombie-Britannique, a été retenu pour ses bâtiments écologiques (design solaire passif, éclairage DEL, réutilisation des eaux grises dans les toilettes, toits verts, etc.).

Toronto se qualifie grâce à ses ambitieux objectifs de réduction de gaz à effets de serre (de 80 % par rapport au niveau de 1990, d’ici 2050) et son règlement obligeant toute nouvelle construction à se doter d’un toit vert. Vancouver y est également mentionnée pour avoir imposé la norme de construction LEED aux nouveaux lotissements et prévu d’importants espaces verts dans tout projet de rezonage.

Les auteurs n’ont repéré aucune initiative québécoise, bien que certaines, comme la Cité verte à Québec, auraient pu être dignes d’intérêt. Joint par Jobboom, l’un d’eux a mis cette omission sur le compte de la barrière linguistique, en nous remerciant de la lui avoir signalée.



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Source : Jobboom

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