Au Pérou, le chocolat bio remplace la cocaïne

Durée de lecture : 7 minutes

2 novembre 2010 / Michèle Bernard-Royer

Le Pérou est le premier exportateur de chocolat bio : cette culture s’est développée sur d’anciens champs de coca. Mais les petits producteurs n’en tirent tous les bénéfices promis.


(Santa Rosa, Pérou) Reportage

Au Salon du chocolat, qui s’est achevé à Paris le 1 novembre, la filière péruvienne de cacao bio et équitable est mise en avant, sous l’égide d’AlterEco, qui a été parmi les premières marques du commerce équitable à entrer dans les supermarchés français. Elle s’approvisionne en particulier auprès de la coopérative Acopagro de la région de San Martin, mentionnée sur la tablette de chocolat « Noir Eclats d’amandes » disponible par exemple chez Franprix. Sur l’emballage, le caractère bio et équitable du cacao (labellisé Max Havelaar), plus l’objectif « zéro carbone » sont stipulés. « Objectif zéro carbone » parce que les producteurs de cacao membres d’Acopagro (basée à Juanjuin) ou d’Oro Verde (à Lamas), entre Tarapoto et la vallée du Hallaga encore réputée pour la cocaïne, adhèrent en outre, s’ils le désirent, à un programme de reforestation, Pur Projet, lancé par Tristan Lecomte, fondateur d’AlterEco.

A Santa Rosa, établi au bord d’un affluent tumultueux de l’Amazone, l’un des comités de producteurs de la coopérative Acopagro cultive, fait fermenter puis sécher au soleil la « fève sacrée » commercée depuis les Conquistadors. Elle fournit à AlterEco environ 300 à 400 tonnes de cacao sur les 1 500 t qu’elle exporte, et fédère 1 600 exploitants. Ils arborent ce slogan « Se puedes » qui sonne un peu comme le « Yes we can » de la campagne présidentielle d’Obama.

De fait, la naissance en 1997 d’Acopagro, comme nombre de programmes agricoles Amazoniens de cette région, sont soutenus par l’USAID (Agence américaine pour le développement international) au nom de la reconversion des champs de coca en parcelles de cacao et de café, notamment.

Près de Santa Rosa, Dos de Mayo fut un haut lieu des cartels de la drogue jusqu’en 1992 ; les pistes d’avion demeurées dans ce lieu retiré en témoignent. Délivrés manu militari des narco-trafiquants colombiens, les résidents péruviens se sont vus soudain privés de revenus, de vivres et d’eau, polluée par l’éradication de la coca à coup de défoliants chimiques, largués comme des bombes. Ils se souviennent avoir souffert de faim, de soif et d’un sentiment d’abandon.

Dans cette région de San Martin, il y a moins de 10 ans les champs de coca prédominaient encore. Sur de modestes parcelles, de "petits exploitants" péruviens produisent actuellement du cacao bio, dans une optique agro-forestière combinant cultures de subsistance et cultures pour l’exportation. L’initiative Pur Projet encourage leur développement : la demande mondiale de cacao est appelée à croître (la Chine avec laquelle le Pérou a signé un accord de libre échange commercial en 2010 élargit le cercle des amateurs de chocolat), et la reforestation est utile contre l’effet de serre et le déclin de la biodiversité.

Au Pérou, la forêt subit l’industrie extractive (pétrole, or, argent, cuivre, etc. ) qui la mine et les razzias d’indiens nomades, chassés de leurs montagnes. Sans ressources et dénués de sens agricole, ils grignotent l’Amazonie. La reforestation proposée par Pur Projet consiste à donner - via les coopératives parce que les parcelles sont très morcelées et difficiles d’accès - des plants de la pépinière Reforesta Peru (financée par Pur Projet) aux cultivateurs volontaires. Rémunérés et assistés au nom de la protection du climat (les arbres stockant du carbone) et de l’eau (l’ombre des arbres plantés au sein des parcelles de cacaoyers limitent l’irrigation tout en augmentant leur rendement), ils illustrent l’un des mécanismes de financement discutés en ce moment à Nagoya (Conférence sur la convention Biodiversité), appelé REDD [1] .

En contre-partie, les producteurs acceptent le contrôle et les conseils des agronomes de la coopérative qui les forment et géo-référencent leurs parcelles. Les essences ont une haute valeur commerciale, à maturité, pourvu que l’arbre soit in fine sain et droit.

Première surprise, ce n’est pas parce que l’on sait vivre de cueillette depuis des siècles que le savoir agro-forestier de génération en génération s’est transmis pour autant. « Les pouvoirs publics m’ont donné cinq graines pour la reforestation. Mais je ne sais pas quoi en faire… Vos plants d’arbres à mettre en terre directement m’intéressent bien plus », témoigne un cultivateur indépendant, des environs de Dos de Mayo. Les atouts de cette reforestation sont pluriels : un rendement des cacaoyers de 700 kg/ha/an en moyenne devant atteindre 1,5 t contre une moyenne mondiale d’environ 300 à 400 kg (les agronomes d’Acopagro ont d’ailleurs identifié trois stratégies de dissémination au sein des parcelles, en fonction de l’ensoleillement et du relief) ; les essences plantées représentent une sorte de plan-épargne retraite, « une source de revenu pour mes vieux jours » selon un producteur de Santa Rosa (Acopagro) ; le carbone stocké peut être mis au crédit de la lutte contre le dérèglement climatique. Vittel finance d’ailleurs par l’intermédiaire de Pur Projet en Amérique latine la plantation et l’entretien de quelque 350 000 arbres courant 2010 pour séquestrer l’équivalent de 115 000 tonnes de CO2 durant leur vie. Le cabinet SGS authentifie actuellement une partie des crédits carbone ainsi générés, conformément au Protocole de Kyoto ; ils pourraient compenser les émissions carbone du producteur d’eau minérale.

La culture du cacao dans ces conditions vaut bien un label. Mais avant d’arriver à nos palais, transformé en chocolat, que d’étapes ! Toutes écologiques et « équitables » ? Cela mériterait aussi un coup de projecteur. Du côté des producteurs locaux, la volonté de transformer sur place s’affirme, « pour rapatrier la valeur ajoutée associée, qui nous fait défaut », estime Sandro Aquino d’Oro Verde, à Lamas de San Martin. Il ajoute : « Nous ne voulons pas d’aide, ouvrez plutôt vos marchés à nos produits finis ! » Les barrières existent, nonobstant la mission de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce censée les abolir) « de la part des pays importateurs qui imposent des critères de qualité représentants pour nous un coût souvent lourd en termes de certification, notamment, ce qui constitue de puissants barrages à l’entrée ». Mais aussi, précise-t-il, « à cause de notre réglementation nationale : il est plus cher pour nous d’exporter des produits transformés que des matières premières –question de taxes ». A Tarapoto, une fabrique de chocolat bio et équitable, Orchidea, exporte par exemple ces jours-ci 3 000 tablettes de 100 g de chocolat fin destinées au WallMart de Washington (12 livraisons en 2 ans) : l’épouse du directeur, péruvienne, en raffole. Anecdotique ?

Les « petits » producteurs péruviens de cacao (et de café) « bio et équitable » sont encore inaudibles dans les «  rounds » de l’OMC - faute de moyens de représentation assidue pour faire valoir leur point de vue -, et sous-représentés au sein du conseil d’administration du label équitable où la voix des commerciaux couvre la leur, estiment-ils. « Si les critères de progrès du Commerce Equitable incluent l’utilisation de savoir-faire et d’ingrédients locaux, rien n’oblige à faire transformer ses produits dans leur pays d’origine. Par conséquent, même dans le cas du Commerce Equitable, la part du prix de vente qui retourne aux producteurs est souvent faible voire marginale », reconnaît Alter Eco sur son site internet [2].

A l’heure où même le fondateur du label équitable Max Havelaar vient à Paris de déclarer que « Le commerce équitable est dépassé ; il doit aller plus loin » [3], ne faudrait-il pas en profiter pour revoir la clé de répartition de la valeur ajoutée, sur toute la chaîne de valeur car elle profite aux maillons finaux (logistique, distribution...) plus qu’aux "petits producteurs" initiaux ?

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Notes :

[1] REDD : Reducing Emissions from Deforestation and Forest Degradation, mécanisme de financement international de la reforestation, sous l’égide de l’ONU.

[2] Source : site d’Alter Eco, rubrique « Notre vision, notre différence » http://www.altereco.com/fr/commerce...

[3] Francisco Van der Hoff, Manifeste des pauvres, éd. Encre d’Orient, 2010.



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Source : Reporterre.

Michèle Bernard-Royer est journaliste indépendante.

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