Autolib rate l’économie du partage

6 décembre 2011 / Yves Heuillard

« Autolib est aussi loin d’un système d’autopartage libre que l’Encyclopédie Larousse l’est de Wikipedia ». Dommage : la Ville de Paris aurait pu faire de Paris la capitale mondiale de l’économie du partage.


Le service de voitures partagées Autolib de la Mairie de Paris, inspiré de Vélib, a officiellement été lancé aujourd’hui. Développé et exploité par l’entreprise Bolloré, il s’écarte finalement assez peu de la location automobile classique. Je laisse à d’autres la critique de la voiture partagée au plan de sa valeur écologique. Je suis surpris du manque d’analyse économique du projet dans lequel l’argent et le bien public se mêle avec l’intérêt d’une seule entreprise.

Mais le propos de cet article est ailleurs : sommes-nous dans l’économie humaine, l’économie du partage, une économie au seul service du mieux-être humain et du développement de la société ?

Ma réponse est non. Et même si le symbole de l’individualisme forcené qu’est l’automobile se prête assez mal à l’économie collective, je veux montrer ici qu’en matière d’auto-partage une autre voie aurait été possible.

Qu’est-ce que l’autopartage ?

Dans l’autopartage une ou plusieurs voitures sont mises à la disposition d’un groupe de personnes qui établissent des règles pour en faire usage selon les besoins de chacun. L’autopartage part du constat que pendant la majeure partie de sa vie, une voiture n’est pas utilisée. Vous faites de l’autopartage si vous décidez de louer ou de prêter votre voiture plutôt que de la laisser dormir au garage. Vous faites encore de l’autopartage si vous décidez d’acquérir une voiture à plusieurs. Une ville propose un service d’autopartage dès lors qu’elle décide d’acquérir un parc de voitures pour le mettre à disposition de ses habitants. Il ne faut pas confondre l’autopartage avec le covoiturage qui consiste à emmener quelqu’un dans sa voiture.

Comment marche l’autopartage  ?

Techniquement, dès lors que l’on partage un parc de voitures entre plusieurs personnes, il faut mettre en place un système de localisation et de réservation des voitures, doter les usagers d’une clé électronique, et équiper les voitures d’un dispositif d’ouverture des portes et de mise en marche que l’on peut programmer à distance, une fois la réservation faite.

En pratique c’est un peu d’électronique et pas mal de logiciels avec un accès via Internet ou via votre smartphone : vous vous connectez ; vous réservez ; la voiture est programmée pour fonctionner avec votre clé, à partir de telle date, pendant une certaine durée.

Quelle différence avec Autolib ?

D’un point de vue fonctionnel rien, ou très peu. Mais de mon point de vue, la Ville de Paris n’a pas vocation à faire des affaires, encore moins à faire des affaires avec une seule entreprise, à qui elle donnerait le monopole de la location de courte durée sur la chaussée publique. La vocation d’une collectivité locale c’est l’intérêt collectif et, entre autres choses, de permettre aux jeunes talents de trouver un contexte favorable au développement de leur esprit d’entreprise.

Dans mes rêves, la Mairie de Paris investit donc dans la conception d’un système universel d’autopartage et le met dans le domaine public. Oui, vous avez bien lu, en Licence Creative Commons (comme votre navigateur Internet Firefox ou votre traitement de texte OpenOffice). Et donc tous les constructeurs d’automobiles du monde peuvent l’intégrer dans leurs voitures, gratuitement. Mais aussi les loueurs, les gestionnaires de flottes d’entreprises, les stations touristiques, enfin tout le monde, vous, moi, et bien sûr l’entreprise Bolloré, l’exploitant d’Autolib.

Quels sont les avantages d’un système d’autopartage libre ?

Dans les heures qui suivraient la publication des spécifications techniques du système, quelqu’un créerait l’application iPhone pour localiser les voitures mises à disposition par les autres, faire la réservation, et démarrer la voiture, soit directement à partir d’un iPhone, soit à partir d’une clé standard qu’on pourrait acheter dans les bureaux de tabac.

Quelqu’un d’autre inventerait immédiatement une application Facebook pour permettre à tous ses amis de partager leur voiture. Une compagnie aérienne proposerait de son côté une application qui vous permettrait de prendre la voiture d’un passager New Yorkais à destination de Paris, alors que vous même étant parti pour New York, votre voiture est disponible à Paris. Un promoteur immobilier inventerait forcément l’immeuble clé en main avec parc de voitures partagées. Et ainsi de suite, à l’infini, sachant que toutes ses applications pourraient communiquer entre elles, se combiner, s’associer, pusique toutes utilisent le même standard. Je suis sûr que vous avez déjà une idée.

Avec le système Autolib, c’est impossible. Seul son exploitant peut décider de nouvelles applications, qui chacune demande des investissements, et doit être rentable, rentable au sens de l’entreprise, pas nécessairement de la collectivité. Et ne parlons pas du temps nécessaire à chaque décision, qui impliquera des partenaires, des contrats, des royalties. Autolib est aussi loin d’un système d’autopartage libre que l’Encyclopédie Larousse l’est de Wikipedia.

Comment un système gratuit gagne-t-il de l’argent ?

Nous avons perdu l’habitude de raisonner collectivement. Nous associons « bénéfice » à « résultat financier ». À supposer que la conception du système coûte à la Mairie de Paris, ce qui n’est pas certain, le bénéfice réside dans la diminution sensible du capital collectif investi dans l’automobile, dans les places de parking, dans l’occupation de la voirie. Le bénéfice, toujours au sens social du terme, c’est aussi la création de nouveaux services qui rendent la vie plus simple, et c’est enfin la création d’un nouveau tissu économique avec de nombreuses entreprises à la clé.

Notez que même si l’utilisation du système est gratuite, les services qui en découlent peuvent être payants. L’économie du système d’exploitation Linux des serveurs Internet ne fonctionne pas autrement. Linux est dans le domaine public, gratuit donc ; mais le service d’hébergement basé sur Linux depuis lequel vous lisez cet article coûte un peu (très peu en fait). Si Linux n’était pas gratuit, ddmagazine n’existerait sûrement pas. Google existerait peut être, eBay existerait peut être, mais ce n’est pas sûr. Toutes ces entreprises ont démarré sur un coin de table parce que les briques de logiciels nécessaires étaient à portée de main, gratuites. Et avec elles, accessible à tous, la culture de l’Internet.

Continuons à rêver. La Mairie de Paris fait la même chose en mettant gratuitement à la portée de tous, le « Lego » d’un système d’autopartage public.

Et on retrouve appliquées au secteur du déplacement individuel les vertus du développement collaboratif et décentralisé, celui qui fait l’Internet, celui qui fait la richesse des applications pour smartphones, celui qui fait Wikipedia.
Et Paris devient la capitale mondiale de l’économie du collectif parce qu’elle l’a initiée, parce qu’elle y croît. De la même manière que la Silicon Valley est devenue la capitale mondiale des nouvelles technologies parce que trois illuminés ont imaginé en 1976 que tout le monde pouvait posséder un ordinateur, l’Apple 1.

Une industrie du collectif à inventer

Il existe déjà des systèmes d’autopartage de personne à personne, dont par exemple SocialCar en Espagne. Le problème majeur que l’entreprise dut surmonter concerne l’assurance : vous n’êtes pas assuré pour louer votre voiture et il a fallu convaincre un assureur de proposer le contrat ad hoc. Mais le système de SocialCar n’est pas dans le domaine public comme je le propose ici, et donc personne ne peut s’en emparer pour le développer ailleurs, le modifier, l’améliorer, l’adapter à un groupe d’amis, à une entreprise ou à un village, et en faire de facto un standard mondial au développement explosif.

Quand Bolloré crée Autolib pour la Mairie de Paris, Bolloré crée une nouvelle activité, une entreprise, c’est bien. Mais aussi parfait soit la réalisation d’un système par ailleurs criticable, Bolloré ne crée pas une nouvelle industrie. L’industrie de l’automobile, l’activité de la location automobile, ne sont pas nouvelles. Elles demandent des usines, de la main d’œuvre, des capitaux. Ce dont disposent à bon marché les Chinois et les pays émergents.

Sur ce terrain là, celui de l’ancienne économie, nous serons de moins en moins compétitifs. L’autopartage, et à terme une société avec moins de voitures, préfigure une économie du collectif, plus efficace, moins exigeante en capital, moins consommatrice en ressources, plus durable, dont il faut tout inventer : les services, les produits, une intelligence, que seules l’Europe et l’Amérique du Nord, pour le moment, seraient en mesure d’inventer et de revendre au monde entier. À une condition précisément : penser collectif.





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Source : DD Magazine

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