COP29 : « La pire première semaine de l’histoire des COP »
Manifestation silencieuse de militants à la COP29, le 16 novembre 2024. - © Emmanuel Clévenot / Reporterre
Manifestation silencieuse de militants à la COP29, le 16 novembre 2024. - © Emmanuel Clévenot / Reporterre
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À la COP29, les négociations piétinent pour trouver le montant de l’aide financière à destination des pays les plus vulnérables au changement climatique. « On est clairement bloqués », confie un diplomate.
Bakou (Azerbaïdjan), reportage
« Pays riches, payez ! » Brandi sur des affichettes en carton ou gribouillé au feutre à même le corps, le mot d’ordre est clair. Pourtant, il ne s’échappe d’aucune bouche. Le 16 novembre, des centaines de militants ont encerclé l’un des grands halls de la COP29, en Azerbaïdjan. Une chaîne humaine, sinistre et silencieuse. Ou plutôt réduite au silence. « On nous a cloîtrés dans le coin d’une pièce pour étouffer nos voix », déplore Carin Karl. Béninois, il est l’un des architectes de la Caravane africaine. Celle-ci sillonne les contrées du continent depuis 2022 pour récolter les témoignages de victimes de la crise climatique : « Bakou [la capitale de l’Azerbaïdjan] devait être notre étape finale. Celle du compte-rendu. Seulement ici, personne n’écoute la société civile. »
Jamais deux sans trois, dira-t-on. En 2022 à Charm el-Cheikh, en Égypte, et en 2023 à Dubaï, aux Émirats arabes unis, les grandes marches climat des dernières COP s’étaient déjà parées d’un voile austère. Circonscrites à l’enceinte de salles de négociations, ces déambulations de mi-COP n’égaient plus les boulevards et avenues des villes hôtes comme le voulait la tradition. Alors pour mieux dénoncer ce bâillonnement, les activistes se sont murés dans le mutisme, que seuls ont brisé quelques claquements de doigts et ronronnements sourds évoquant des chants anticapitalistes.
Dans les couloirs du stade olympique, de nombreux observateurs déplorent avoir assisté à « la pire première semaine de l’histoire des COP ». Celle-ci n’a pourtant pas manqué de soubresauts et distractions géopolitiques. À commencer par les allocutions enflammées d’Ilham Aliyev. Le président-dictateur de l’Azerbaïdjan a d’abord qualifié le pétrole et le gaz de « dons de Dieu » avant d’accuser « le régime d’Emmanuel Macron » d’avoir commis des « crimes » en Nouvelle-Calédonie.
Une diatribe à laquelle la ministre française de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, a rétorqué en annulant sa venue en Azerbaïdjan. S’en est suivi le claquement de porte du chef d’État argentin, Javier Milei, et sa menace de quitter l’Accord de Paris au lendemain d’une entrevue avec le futur président des États-Unis, Donald Trump. Ou encore, les révélations sur le fourmillement de lobbyistes des hydrocarbures dans les allées de la COP.
Partie de poker
L’inventaire des avancées ne risque pas d’apporter le moindre réconfort. Les quelque 198 pays participant aux négociations ont pour mission de déterminer le « nouvel objectif collectif quantifié », à l’affreux acronyme « NCQG ». En d’autres termes, il s’agit de l’aide financière apportée par les pays riches à ceux en développement pour opérer leur transition écologique. Or, de l’aveu même de la délégation française, le bilan de mi-parcours est bien noir : « Il ne faut pas être complètement pessimiste, mais la réalité, c’est que l’on est clairement bloqués, déplore une source diplomatique. On a l’impression d’avoir fait un bond dans le passé. Nous étions plus avancés en sortant de la pré-COP29 que nous ne le sommes à présent. »
L’un des sujets les plus épineux est celui du « combien », aussi appelé « quantum » par les diplomates. Les pays bénéficiaires ont d’ores et déjà joué leurs pions en avançant le chiffre de 1 300 milliards de dollars par an (environ 1 200 milliards d’euros). Autrement dit, treize fois plus que les actuels 100 milliards de dollars (95 milliards d’euros), fixés en 2009.
« Au moment de la crise du Covid, les dirigeants ont su mobiliser des milliers de milliards de dollars pour l’affronter, s’insurge Carin Karl. Pourquoi n’y parviendraient-ils pas pour régler le tort climatique qu’eux-mêmes ont causé à nos pays ? Une chose est sûre : nous allons exercer une pression de plus en plus forte sur eux. Cette COP doit être un tournant. »
Aux yeux de l’Italienne Chiara Martinelli, directrice européenne du Climate Action Network, l’Union entrave le déroulement des discussions en refusant de se positionner sur un montant. Une véritable partie de poker, pleinement assumée par les diplomates français : « On n’a aucun intérêt à mettre un chiffre sur la table maintenant, confie un délégué sous couvert d’anonymat. Ce sera la dernière pièce du puzzle, la pierre de touche. Le lâcher dès aujourd’hui sans savoir ce sur quoi on négocie, ça n’a aucun sens. Le chiffre sortira très tard. »
Prise d’otage
Pour l’heure, les émissaires d’Agnès Pannier-Runacher ont un autre mandat en tête : celui de l’élargissement de la base des donateurs. Jusqu’à maintenant, seuls les États-Unis, le Japon, la Grande-Bretagne, le Canada, la Suisse, la Turquie, la Norvège, l’Islande, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et les 27 de l’Union participent à remplir l’enveloppe, conformément à des accords signés en 1992 et en 2009. « Seulement, le monde n’est plus le même qu’à ces époques, poursuit le diplomate. Il doit y avoir de nouveaux contributeurs. Et évidemment, c’est le point d’achoppement. On aimerait bien que des champions sortent du bois, mais personne ne s’est encore manifesté. » En ligne de mire : les pays du Golf, Singapour, la Corée du Sud ou encore la Chine.
« Avant d’appeler à tout prix à cet élargissement, il faudrait déjà avoir le courage politique d’aller chercher l’argent dans les poches des milliardaires et des grands pollueurs », réplique la Française Gaïa Febvre, du Réseau Action Climat (RAC). Comment ? En commençant par taxer les plus grandes fortunes, comme le suggère le président brésilien, Lula da Silva.
Une porte de sortie toute trouvée, pour en finir avec les atermoiements des pays du Nord : « Un impôt climatique mondial sur les ultrariches pourrait lever 2 000 à 3 000 milliards de dollars par an », insiste Nicolas Haeringer, directeur de campagne pour 350.org. « Ça demande à être précisé, mais c’est prometteur », précise étonnement une source diplomatique française. Ajoutant que, quoiqu’il en soit, « il n’y a pas d’argent magique ».
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Reste que, pour l’heure, les discussions piétinent totalement. La faute, entre autres, à une présidence jugée faible. Or, ce blocage des négociations paralyse aussi les autres flux de tractation. « Sur les questions de genre notamment, on assiste à un véritable backlash international, dénonce Anne Barre, de l’ONG Women Engage for a Common Future. Cette chambre est devenue un objet de marchandage pour certaines délégations. Dès lors que la finance n’avance pas dans leur sens, elles mènent une offensive visant à effacer toutes mentions aux droits humains et à la diversité de genre. »
Un détricotage principalement opéré par l’Arabie saoudite, l’Égypte, l’Irak ou encore l’Indonésie. « Si l’on ne quitte pas cette COP avec un nouvel accord sur ces questions-là, on enverrait le signal à tous les pays que des politiques antiféministes peuvent être menées, poursuit-elle. Ce serait catastrophique. »
Le 18 novembre, l’arrivée des ministres pourrait marquer un nouveau tournant dans cette COP29. Autre espoir d’élan politique : l’ouverture parallèle du G20, au Brésil, où les chefs d’État des pays les plus influents devraient aussi discuter de finance climatique. Un coup d’accélérateur que toutes les activistes appellent de leurs vœux dans les travées du stade olympique de Bakou, où déjà s’immisce dans les conversations une hypothèse bien morose pour le climat. Celle d’un rejet à l’an prochain, lors de la COP30 à Belém, au Brésil, d’un accord définitif sur ce fameux « quantum ».