Catastrophes

Durée de lecture : 4 minutes

15 janvier 2011 / Yves Jaffrenou

« Est-ce cela le nouveau tragique de l’homme moderne, que de ne pouvoir s’arrêter d’agir et de transformer le monde en fonction de ses ivresses, tout en prenant conscience que c’est par son action même qu’il court à sa fin ? »


Il n’est pas un jour sans que les médias ne nous annoncent une catastrophe. Les plus fréquentes ont pour origine une défaillance humaine, volontaire ou involontaire – un pyromane enflamme des centaines d’hectares de forêt et de garrigue, un conducteur hors d’âge roule à contresens sur une autoroute, etc. Mais depuis quelques années, et ce n’est pas seulement parce qu’on nous y rend plus sensibles en nous en parlant davantage, les catastrophes naturelles viennent s’ajouter aux précédentes, pour nous faire vivre dans un environnement mental de plus en plus anxiogène et déstabilisant. Les assurances enfoncent le clou en ajoutant à nos factures un risque catastrophes naturelles obligatoire. Inondations, grêles, sécheresses, gels près de chez nous, tremblements de terre, tsunamis et raz de marée un peu plus loin, dans les pays pauvres transformés en paradis artificiels pour touristes et commerçants des pays riches : on ne compte plus les événements qui affectent la planète et battent en brèche nos plans et nos projets pourtant si bien préparés, nos prévisions pourtant si bien cadrées.

Peut-être aussi le mot catastrophe ne nous quitte-t-il plus pour une simple question de langue. Terme du monde théâtral, au départ – la catastrophe dans une tragédie, c’est ce que l’on appelle maintenant le dénouement – il tend actuellement à recouvrir l’ensemble des événements négatifs auxquels nous nous confrontons, avec lesquels nous avons à vivre. Sont de plus en plus nommés catastophes tous les désastres, cataclysmes, bouleversements violents, calamités, fléaux et autres événements fâcheux qui nous touchent. L’importance du terme catastrophe croîtrait donc, de ce point de vue, en raison de l’appauvrissement des nuances du vocabulaire que la langue met pourtant à notre disposition. Ce serait un mot fourre-tout et comme la chose se confond avec le mot qui la désigne, il y aurait de plus en plus de catastrophes pour la simple raison que la signification du mot s’étend. Et il est vrai qu’il y a de moins en moins de cataclysmes, de fléaux et de calamités dans les journaux et dans les conversations.

Mais une troisième approche de la catastrophe se dessine et se précise depuis quelque temps. Elle résulterait du rapport entre les deux premières. Non pas entre les conséquences de nos entreprises de transformation de la planète et un quelconque tremblement de terre ou tsunami, par exemple – personne n’a encore cet orgueil ! –, mais entre nos modes de vie et leurs effets sur les éléments de notre environnement, air, terre et eaux. Cette catastrophe-ci ne serait ni spectaculaire, abrupte, soudaine et violente comme celle de Haïti, ni mise en spectacle comme celle du 11 septembre ou celle des mineurs chiliens, elle serait – on peut hélas dire qu’elle est – insidieuse, invisible, quotidienne et déjà à l’œuvre ; lente et d’autant plus redoutable que nous n’y prenons pas vraiment garde ou que nous ne voulons pas en tenir compte. Cette catastrophe-ci se nomme pollution et bouleversements détériorés du milieu de vie. Transformations de la biosphère telles que cet espace limité soit rendu un jour inexorablement, inéluctablement inviable pour certaines des espèces qui s’y meuvent. Fondamentalement invivable plus particulièrement pour l’espèce humaine, l’air qu’il aspire devenu irrespirable, les produits de la terre dont il se nourrit devenus immangeables, les eaux dont il s’abreuve devenues imbuvables.

Reviendrions-nous au premier sens du terme catastrophe ? Dans la tragédie, le nœud tragique est à l’intérieur des personnages, conflit sans solution humaine entre des valeurs contradictoires – amour et honneur, pulsions personnelles et ordre social ou ordre divin –, conflit que seule la fuite sans fin ou la mort peut dénouer.
Est-ce cela le nouveau tragique de l’homme moderne, que de ne pouvoir s’arrêter d’agir et de transformer le monde en fonction de ses ivresses, tout en prenant conscience que c’est par son action même qu’il court à sa fin ? Sachant le dénouement – la catastrophe, car ici il n’y a pas de fuite ! – et ne pouvant s’y soustraire ? Incapable de changer des cheminements dont il sait les dangers mortels mais qui lui semblent en même temps inscrits dans les gènes de son espèce ?

Pour l’homme, du moins pour l’homme occidental, les images du repos et de l’immuable équivalent aux valeurs de la mort. Alors, condamnés au divertissement, comme le pensait Blaise Pascal : plutôt agir, même si les actions que notre civilisation a choisies nous précipitent, elles aussi, vers l’irrémédiable catastrophe ?




Source : Courriel à Reporterre.

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