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Changement climatique et culture intensive assèchent le parc naturel espagnol de la Doñana

12 mars 2018 / Lætitia Dive (Reporterre)

Le parc naturel de Doñana, en Andalousie, est l’un des plus grands sites protégés d’Europe. Pourtant son écosystème s’assèche, victime du changement climatique et des pompages illégaux des cultivateurs.

  • Parc national de Doñana (Espagne), reportage

Il faut parcourir une cinquantaine de kilomètres depuis Séville pour voir apparaître les premiers reflets verdoyants du parc de Doñana, situé dans la province de Huelva, en Andalousie. Pendant l’hiver, la zone a retrouvé des couleurs. Le long de la route qui mène jusqu’au centre El Acebuche, où la direction du site a installé ses bureaux, les bâches blanches qui recouvrent les serres défilent. Dans cette région riche en soleil, les producteurs de fraises et autres fruits rouges sont très nombreux et exportent leurs récoltes partout en Europe, en toutes saisons. 

Dans son bureau, le directeur du parc, Juan Pedro Castellano, montre sur une carte les différents milieux naturels qui composent Doñana : « On distingue trois parties. La zone humide, qui est inondée en hiver et forme de grandes lagunes. C’est l’origine de Doñana et c’est là que viennent beaucoup d’oiseaux migrateurs pour passer l’hiver. La partie faite de sable, où vivent deux espèces bien particulières : l’aigle impérial et le lynx ibérique. Enfin, la frange littorale, qui se compose de dunes et d’une plage non urbanisée de 32 kilomètres de long. » Seulement, les sécheresses successives de ces dernières années ont largement réduit la superficie des marais hivernaux qui se forment dans la zone humide.

Dans le parc naturel de Doñana.

Francisco est un enfant de la région. Il travaille comme guide forestier à Doñana depuis 28 ans, et a vu arriver peu à peu les effets du changement climatique : « Là où nous circulons en voiture, ça devrait être entièrement inondé. Cette route n’existait pas quand j’ai commencé. Et la végétation était complètement différente. »

« Le niveau des aquifères ne cesse de baisser et affecte les sols » 

Aujourd’hui, les quelque 500.000 volatiles qui viennent hiverner dans les eaux de Doñana doivent partager des surfaces beaucoup plus réduites. « Heureusement, ici tous les oiseaux cohabitent sans problème », relativise Francisco en montrant du doigt des flamants roses qui se frayent un chemin grâce à leurs longues pattes entre les canards et les hérons. La baisse des précipitations a par ailleurs affecté durablement cette zone et la broussaille a gagné du terrain. Les mammifères ont donc souvent plus de mal à trouver de quoi se nourrir. Car, tout autour des marais, chevaux, vaches mais aussi cerfs ou sangliers partagent le même espace.

Le directeur de Doñana préfère lui évoquer d’autres espèces : celles qui ont bénéficié d’un programme de repeuplement contrôlé par des spécialistes. « Nous avons de très bons résultats en ce qui concerne la récupération de l’aigle et du lynx ibérique. En 2000, on recensait 32 spécimens de lynx ibériques et aujourd’hui, on en compte entre 70 et 80. Concernant l’aigle impérial, le point le plus critique a été atteint en 2005. Aujourd’hui, sa situation est bien meilleure à l’échelle nationale, mais ici, à Doñana, leur présence dépend beaucoup de la nourriture qu’ils trouvent. » Or, les aigles impériaux sont friands de lapins, qui désertent cette région qui leur est devenue hostile [1].

Dans le parc naturel de Doñana.

Mais le problème le plus grave se trouve loin des marais et n’est pas visible du visiteur qui vient admirer les paysages du parc. « Depuis les années 1980, des études démontrent un problème constant : le niveau des aquifères ne cesse de baisser et affecte les sols », explique Leandro del Moral, professeur à l’université de Séville et spécialiste de la gestion de l’eau. Selon le chercheur, cet assèchement est dû en premier lieu à la prolifération des puits illégaux aux abords du parc.

Ces puits sont creusés par les agriculteurs andalous qui, en raison des changements climatiques, manquent d’eau et décident de s’alimenter dans les sous-sols. « C’est un problème national qui a eu tendance à empirer ces deniers temps, surtout que cette année, on a connu le plus gros épisode de sécheresse depuis les années 1990, explique Dario Salinas Palacios, auteur d’une thèse sur la géopolitique de l’eau en Espagne. Aujourd’hui, on estime à un demi-million le nombre de ces puits illégaux sur tout le territoire. » Les exploitants agissent généralement la nuit : après avoir creusé un puits, ils pompent l’eau grâce à un moteur et s’en servent pour irriguer leurs cultures.

La province de Huelva produit la grande majorité des fraises consommées en Europe

Près de Doñana, l’eau volée sert essentiellement à cultiver des fruits rouges et certains agrumes. La province de Huelva produit en effet la grande majorité des fraises consommées en Europe. Le WWF a fait de ces vols à grande échelle l’un de ses principaux combats dans la péninsule ibérique, au point d’installer l’un de ses bureaux à proximité du parc. L’ONG a diffusé à plusieurs reprises des vues aériennes du parc et de ses alentours pour dénoncer la prolifération de ce problème. « Normalement, pour ouvrir un puits, il faut obtenir certains permis très précis, commente Juanjo Carmona, coordinateur de l’agence WWF de Doñana. Grâce aux vidéos, on s’aperçoit bien que beaucoup sont illégaux. »

Autour du parc de Doñana prolifèrent les exploitations intensives de fruits.

Pour le militant, les autorités ont mis trop longtemps à réagir : « On a assisté à un développement complètement désordonné des cultures de la fraise pendant des années et la situation n’a cessé de se détériorer, jusqu’à ce que WWF parvienne à imposer la mise en place de contrôles et l’éradication des puits illégaux en 2014. » Aujourd’hui, l’enjeu est de faire en sorte que les règles soient respectées, ce qui est loin d’être acquis : il est compliqué de surveiller la multitude d’exploitations qui existent aux alentours des 130.000 hectares de parc.

Un autre problème préoccupe par ailleurs chercheurs et écologistes : après avoir extrait du gaz pendant trente ans à proximité du parc, la société Gas Natural Fenosa a pour projet d’utiliser ces anciens gisements pour y stocker du combustible importé. « La région Andalousie et le Parc de Doñana ont une position formelle : ils s’opposent à l’apparition de nouvelles constructions ou à la création de nouveaux gisements », affirme Juan Pedro Castellano. À l’échelle nationale, le gouvernement reste néanmoins favorable à ce projet.




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[1Les lapins, comme tous les autres animaux du parc, pâtissent des conséquences du changement climatique car certaines plantes qu’ils consommaient sont moins nombreuses qu’auparavant. Ils souffrent aussi régulièrement de maladie : en 2016, une pandémie de la maladie hémorragique virale du lapin avait fait disparaître entre 80 et 90 % de la population.


Source : Lætitia Dive pour Reporterre

Photos : © Lætitia Dive/Reporterre sauf :
. chapô (et vue aérienne) : Autour du parc de Doñana prolifèrent les exploitations intensives de fruits. © WWF via Youtube

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