Châteaux et autoroutes en Espagne

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20 décembre 2010 / Simon Charbonneau

On n’arrête pas la construction d’autoroutes pour des raisons écologiques, mais en raison de la crise. La cécité des décideurs reste patente.


J’ai connu une époque, dans l’Espagne des années 50/60, où les touristes français empruntaient un réseau routier archaïque et mal entretenu contrairement au nôtre. Ces touristes se gaussaient alors de voir une armée d’ouvriers équipés de paniers remplir de cailloux les nombreux nids de poules peuplant la chaussée. Sur ces routes espagnoles circulaient des ânes, des motoculteurs attelés à de petites remorques, des motos et de temps à autre une voiture américaine conduite par des bourgeois ainsi que les premières SEAT 850. Les espaces littoraux magnifiques étaient encore intacts dont profitaient quelques touristes aventureux. Tel était, au sortir de la guerre civile le visage d’une Espagne, pauvre mais pittoresque et savoureuse, dont l’empreinte écologique était minimale.

Puis vînt le décollage économique de ce pays qui a précédé la mort de Franco, boosté quelques années plus tard par l’apport des fonds structurels européens. Obsédés, comme aujourd’hui les chinois face aux Etats-Unis, par le désir de rattraper leur retard économique par rapport aux autres pays européens, les Espagnols ont commencés à mettre les bouchés doubles sans aucun respect pour leur patrimoine naturel. C’est ainsi que la colonne vertébrale économique de l’Espagne a commencé à reposer sur l’industrie du bâtiment et des travaux publics.

Le bétonnage de la « costa del sol » sur la méditerranée a été entamé au début modestement pour ensuite se déchaîner dans les années 70/90, accompagnés de divers scandales immobiliers et aboutir aujourd’hui, avec la déconfiture économique du secteur, à des immeubles vides et inachevés. En même temps se mettait en place une politique des grands travaux d’infrastructures autoroutières à un rythme qui rendait jaloux nos aménageurs nationaux parfois entravés, en vallée d’Aspe et ailleurs, par les actions des associations écologistes pratiquant la guérilla contentieuse devant les tribunaux.

Certes l’Espagne avait alors besoin d’une modernisation de son réseau routier dans un état lamentable et surtout celle de son réseau ferroviaire qui n’a toujours pas été vraiment entamée, car sacrifié aux lignes de « alta velocidad ». Mais au lieu d’emprunter cette voie moins consommatrice de fonds publics et d’espaces naturels, elle s’est lancée dans de multiples chantiers pharaoniques, non seulement catastrophiques sur le plan environnemental, mais également au plan économique. Par delà les Pyrénées, l’ivresse de l’expansion économique a alors saisi nos aménageurs qui se sont engagés dans une course à l’endettement pour financer de nouveaux projets, persuadés que les courbes de croissance pouvaient monter jusqu’au ciel.

C’est ainsi que, par exemple, en Aragon après avoir réalisé dans les années 90 une importante infrastructure routière empruntant divers tunnels depuis Huesca vers Canfranc en passant par le col de Montrepos jusqu’à la frontière française pour desservir les stations de ski de Candanchu et de Formigal, cette région autonome s’est lancée dans un énorme chantier autoroutier achevant d’éventrer ce massif prépyrénéen pour permettre aux Barcelonais les plus aisés d’accéder le week-end à ces stations.

Il faut emprunter aujourd’hui la voie rapide existante, largement suffisante pour le trafic actuel, pour réaliser le côté complètement destructeur et économiquement irrationnel de ce chantier qui est aujourd’hui arrêté faute de crédits publics et privés. Et ce n’est pas le seul chantier stoppé car le ministère espagnol de l’équipement en a arrêté beaucoup d’autres qui ne répondaient à aucune besoin particulier de trafic. L’échec du projet privé visant à créer dans la zone désertique des Monegros rien moins que l’équivalent de Las Vegas s’inscrit dans la même logique économique et écologique de l’absurde.

Or, ce qui est instructif dans cette affaire, c’est que l’arrêt de ce chantier autoroutier aragonais n’a bien entendu aucun motif d’ordre environnemental, mais illustre la cécité de ses promoteurs persuadés qu’il n’existe aucune limite économique et financière à la croissance. Cela devrait servir aussi de leçon à nos élus d’Aquitaine dans le domaine des transports ! En tous les cas, cette histoire, comme toutes celles engendrées par l’effondrement de l’économie depuis 2008, devrait faire réfléchir les grands esprits qui nous gouvernent quand à la manière d’envisager l’avenir, alors qu’ils continuent aujourd’hui à raisonner avec l’œil fixé dans le rétroviseur des trente glorieuses.




Simon Charbonneau est juriste de l’environnement.

Lire aussi : Comment s’opposer juridiquement aux projets d’autoroutes

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