Contre la résistance aux antibiotiques, une thérapie écolo : la phagothérapie

Durée de lecture : 5 minutes

17 avril 2013 / Michèle Rivasi

Découverte à la fin des années 1910, la phagothérapie reste largement méconnue en Europe de l’Ouest ou aux Etats-Unis, alors qu’elle semble être une alternative ou un traitement complémentaire efficace aux antibiotiques.


L’Organisation mondiale de la santé l’a rappelé en mars dernier : de plus en plus d’infections deviennent résistantes aux antibiotiques. Le staphylococcus aureus résistant à la méticilline (SARM) tue à lui seul 18 000 personnes par an aux Etats-Unis, soit plus que le sida. La comparaison est saisissante.

En Europe, la situation n’est pas plus enviable. Les bactéries résistantes tuent chaque année 25 000 personnes en Europe. La Grande-Bretagne a récemment mis en garde contre une résistance croissante des infections aux antibiotiques.

Selon Sally Davis, la principale conseillère du gouvernement britannique en matière de santé, la situation d’ici vingt ans pourrait être assimilée à un danger équivalent au terrorisme ou au réchauffement climatique.

Surconsommation d’antibiotiques

Nous continuons à surconsommer des antibiotiques, que nous ingérons sans même nous en rendre compte par le biais des animaux d’élevage. Parqués en masse dans des batteries, malades de cette proximité, ces animaux sont gavés de médicaments que nous retrouvons ensuite dans nos assiettes.

Nous venons d’ailleurs d’apprendre qu’une filière illégale de fourniture d’antibiotiques à hautes doses destinés à des animaux d’élevage vient d’être démantelée dans le Puy-de-Dôme.

Des vétérinaires pharmaciens délivraient depuis plusieurs années de grandes quantités de médicaments vétérinaires à des centaines d’éleveurs, sans suivi sanitaire ni examen des animaux. C’est ce genre de comportement inacceptable qui favorise aussi le développement d’antibiorésistance chez l’animal et l’homme.

Autre phénomène qui prend de l’ampleur : les infections associées aux soins, qui sont acquises lors de l’hospitalisation (maladies nosocomiales). Elles demeurent responsables de 4 200 décès annuels en France dans les hôpitaux. Là encore, on constate que depuis les années 1980, une part croissante d’infections acquises à l’hôpital est due à des bactéries multirésistantes aux antibiotiques.

Par exemple, les entérobactéries productrices de bêta-lactamases à spectre étendu augmentent dans les hôpitaux. D’autres menaces émergent : épidémies de bactéries « pan-résistantes », « superbactéries » de type NDM provenant du sous-continent indien...

Une méthode à remettre au goût du jour

Face à ce constat alarmant, la question se pose de revenir à une méthode ancienne, qui a fait ses preuves avant l’arrivée des antibiotiques dans les années 1940 : la phagothérapie. Découverte à la fin des années 1910, cette thérapie reste largement méconnue en Europe de l’Ouest ou aux Etats-Unis, alors qu’elle semble être une alternative ou un traitement complémentaire efficace aux antibiotiques.

Le traitement consiste à utiliser les phages, virus naturels des bactéries (on parle même de virus « mangeurs de bactéries »), présents partout dans la nature et notamment dans les eaux usées.

Après des tests in vitro, il est possible de sélectionner les phages efficaces contre les bactéries présentes dans la plaie de la personne infectée, pour la soigner. Et les résultats sont impressionnants. Là où les antibiotiques échouent, les phages soignent.

Seuls certains pays de l’Est, notamment la Géorgie, continuent à les utiliser et les commercialiser. Au sein de l’Union européenne et en France, on estime que les phages, issus de la nature, ne sont pas brevetables, selon le docteur Alain Dublanchet, car il s’agit d’êtres vivants.

Des blocages administratifs et juridiques

Les industriels ne peuvent pas s’en saisir pour en faire des médicaments, et le traitement n’est donc pas légal : on ne peut pas l’utiliser car, s’il y a le moindre problème, c’est la responsabilité du médecin prescripteur qui est engagée. 

De nombreux blocages administratifs et juridiques entravent la progression de la recherche et l’éventualité d’une commercialisation de médicaments à base de phages. La phagothérapie souffre en outre d’une image de vieille médecine et se heurte à beaucoup de scepticisme.

Malgré ces réserves, des médecins de l’hôpital de Villeneuve-Saint-Georges, Alain Dublanchet, microbiologiste, et son confrère Olivier Patey, infectiologue, ont choisi de défendre la phagothérapie. J’ai pu faire leur connaissance lors du premier forum sur l’utilisation des bactériophages, organisé à Paris le 31 janvier dernier.

Ces professionnels ont choisi de soigner certains patients atteints d’infections graves avec des phages, lorsque tout a été tenté et qu’aucun traitement ne parvenait à arrêter la flambée infectieuse.

C’est ainsi que des personnes qui devaient être amputées à cause d’infections dévorantes ont pu voir leurs membres sauvés par cette technique. Cette méthode peut également être utilisée pour traiter les infections pulmonaires, comme celles dues à la mucoviscidose.

Un grand colloque au Parlement européen

Convaincue par l’intérêt de cette thérapie, j’ai par la suite invité à Bruxelles Dr. Dublanchet et Dr. Patey afin qu’ils rencontrent Dominique Ristori, directeur général du Joint Research Centre (JRC) de la Commission européenne, ainsi que des experts européens. Il me semble en effet important que la question soit abordée au niveau européen. La question du financement de cette recherche a également été abordée.

Il convient de mener des études cliniques sur les phages (sous la forme de cocktails pour qu’ils soient considérés comme des médicaments), afin qu’ils puissent bénéficier d’autorisations de mise sur le marché. Il est très important que cette médecine soit réintroduite de façon encadrée afin de ne pas reproduire les erreurs qui ont été faites avec le mésusage des antibiotiques.

Les protocoles doivent être minutieusement définis, ainsi que les procédures d’utilisation. Des rendez-vous sont pris avec l’Agence nationale de la sécurité des médicaments (ANSM) et le ministère de la Santé pour la mise en place d’études cliniques.

Nous envisageons également de tenir un grand colloque au Parlement européen sur la phagothérapie, afin de trouver des solutions, notamment financières, aux blocages qui persistent dans le développement de cette médecine prometteuse.



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Source et photo : Rue89

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