Croissance et décroissance vues par des socialistes

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7 mars 2009 / Joël Andreini



Le Pôle écologique du Parti dit Socialiste réfléchit - avec prudence - à la croissance verte et à la décroissance.

La France d’après guerre a été reconstruite en créant des grandes entreprises, des « champions nationaux » ; certains sont restés à capitaux publics, d’autres ont été plus ou moins privatisés, mais cela ne change pas grand-chose sur le fond.

L’appareil d’Etat (les administrations, les pouvoirs publics et politiques) de droite comme de gauche, pense la construction de l’économie comme devant être impulsée d’en haut avec un appareil d’Etat relayant ou impulsant ses grandes entreprises. Nous voyons encore l’économie, notamment à l’export, comme la victoire de ces entreprises et le gain de contrats pour lesquels l’Etat, parfois le Président de la République lui-même (premier VRP de France), s’est impliqué :
• vente d’avions,
• implantations victorieuses de nos constructeurs d’automobile hors de l’hexagone,
• vente d’armes : Rafales, sous-marins, Aviso, chars,
• vente de centrales nucléaires (AREVA, ALSTOM, EdF),
• contrat de service aux USA, Chine, Inde ou Brésil pour Véolia ou Suez,
• grands marchés de travaux publics pour Bouygues, Eiffage, Vinci.

L’appareil d’Etat et les grandes entreprises réfléchissent « comme un seul homme » et le pantouflage des hauts fonctionnaires dans les grandes sociétés montre la symbiose de la pensée économique dominante.

Quand le gouvernement (de droite comme de gauche) pense « relance », il agit tout naturellement par les leviers qu’il connait et sur lesquels il a prise, c’est-à-dire en faisant agir ses grandes entreprises nationales, et cela donne immanquablement :
• des infrastructures (autoroutes, canaux, centrales électriques),
• de l’automobile et de l’aviation (il faut sauver les soldats Airbus ou Renault et on les recapitalise),
• des nationalisations (les banques, les services),
• des grands centres de recherches ou opérateurs publics nationaux…

Mais sait-on que dans une économie mondialisée, les grands entreprises investissent massivement dans les pays développés ou émergents et qu’elles ne créent plus beaucoup d’emplois en France, voire déplacent massivement les emplois dans des pays à moindre coûts et à plus faibles protections sociales pour y gagner de nouvelles parts de marchés.

Bien noter que lorsqu’une de ces entreprises gagne un contrat à l’export, elle est contrainte contractuellement d’employer des nationaux (c’est normal), de produire local (c’est aussi légitime) et de transférer le maximum de technologies, parfois sensibles, et même les fonctions fondamentales de R&D.

Il ne faut rien reprocher à ces grandes entreprises, bien au contraire, car d’un point de vue éthique, il est tout à fait légitime que chaque pays se développe ; un emploi au Maroc, vaut bien un emploi en France (même plus car un salarié marocain fait vivre un foyer plus important qu’en France). Bien sûr un tel argument est difficilement recevable pour les salariés français laissés pour compte mais ce n’est pas aussi simple de s’opposer à la mondialisation !!!
Ce faisant et quoiqu’on en pense, on constate que l’emploi de nos grandes entreprises quitte la France.

COMMENT CREER DE L’EMPLOI EN FRANCE ?

La France compte 2 650 000 entreprises. Les médias ne parlent en général que des grandes entreprises ; mais sait-on qu’elles sont très largement minoritaires et quelles ne créent plus d’emplois en France. Quelques chiffres :
• dans le CAC 40, il y a, comme son nom l’indique, quarante entreprises, pratiquement les fameux champions nationaux qui occupent tout le champ médiatique,
• il y a 50 000 entreprises de plus de 250 salariés dont les ETI : Entreprises de taille intermédiaire de 250 à 5000 salariés ; au nombre de 30000, elles sont probablement capables rapidement, de créer de l’emploi en France,
• les 2 600 000 autres entreprises sont réparties ainsi :
o individuelles : 1,5 million,
o de 1 à 10 salariés : 900 000,
o de 10 à 250 salariés : 200 000.

Ce dont nous souffrons en France, c’est avant tout de n’avoir pas su promouvoir le tissu des PME et ETI comme l’a fait par exemple l’Allemagne ; les PME allemandes sont plus grosses, plus solides et plus exportatrices que les françaises. Notre pays, Jacobin, régalien dans sa pratique, est très centralisé à l’inverse de l’Allemagne. Or les petites entreprises sont par nature locales, et créent de l’emploi localement.

Notre appareil d’Etat (de gauche et de droite), relayé par une fonction publique culturellement adaptée aux grands groupes ne sait pas comment s’y prendre pour développer notre tissu de PME ; il n’a ni les bons outils ni la culture.

Dans ce contexte, que pourrait proposer une gauche écologique et économique :
• la promotion des PME,
• la promotion des ETI,
• la régionalisation, la localisation des investissements,
• l’apprentissage de la PME, de son économie, de ses difficultés spécifiques par les élites politiques mais aussi à l’Ecole,
• l’éloge de l’entrepreneur comme créateur d’emploi (c’est le seul, avec le monde de l’économie sociale) et non pas le diaboliser en le confondant avec les grands patrons (nommés souvent par copinage politique et pas forcément entrepreneurs) avec parachutes dorés et autres stocks options. Le discours de nos politiques (de gauche compris) est donc facile, simpliste et contreproductif !

LA CROISSANCE EN QUESTIONS

Pourquoi faudrait-il une croissance ?
La croissance est-elle antinomique du développement durable ?
Enfin, qu’elle croissance alternative ?
Pouvons-nous inventer une économie de la décroissance….socialement acceptable ?

Les économistes poussent à la croissance car ils pensent, conseillent et constatent que pour maintenir l’emploi dans un pays comme le nôtre, il faut une croissance du produit intérieur brut entre de 2 à 3 % ; au-delà on crée de l’emploi net.

Quand on leur demande comment faire la croissance, ils répondent :
• par la consommation, ou
• par l’investissement (plus précisément en biens d’équipements ou en infrastructures).

Notons bien que dans les deux cas cela revient à consommer plus de matières premières ou de produits finis. Bref, rien de plus normal dans une société de consommation où la possession de biens matériels, de plus en plus importants, se confond avec l’épanouissement individuel.
Une croissance de 3 %, telle que préconisée par les économistes les plus raisonnables, revient à doubler les consommations en 25 ans ; en 100 ans, à les multiplier par 20 et en 200 ans par 370 ! 3 %, c’est peu, mais sur les deux siècles d’industrialisation c’est tout bonnement gigantesque.

De surcroît, comme la population de la planète, actuellement de 6,5 milliards d’habitants, devrait doubler dans les décennies à venir, on voit vite que ce modèle de développement n’est pas possible. Pour illustrer les chiffres précédents, les plus communicants comptent en équivalents planètes : « si les chinois consommaient autant de pétrole que les USA, il faudrait 2 planètes et si les indiens en faisaient autant il faudrait Y planètes etc. »

Bref, tout le monde ou presque est conscient aujourd’hui ; le modèle consumériste ne peut pas fonctionner pour tous. C’est un système pour une minorité de riches et une très grande majorité de pauvres ; non seulement cela n’est pas éthique mais de plus potentiellement facteur de risques découlant de la confrontation, tout à fait réelle, de la chasse à la ressource minérale ou naturelle (guerre du pétrole, de l’uranium, des métaux rares, des plantes et des espèces etc.).

La croissance, telle qu’elle est conceptualisée aujourd’hui, est donc bien antinomique du développement durable (des points de vue social, économique, écologique, éthique et démocratique).

DEMAIN LA CROISSANCE VERTE ?
Y-a-t-il une croissance verte ?
Une croissance respectueuse de l’environnement qui aurait maîtrisé ses impacts ?
Mieux encore, une croissance du bien être (mesuré en Bonheur intérieur brut) qui réduirait la consommation de biens matériels (de consommables) ; c’est-à-dire une décroissance matérielle, couplée à une croissance dans l’immatériel, dans les services de base tels que la santé, l’éducation, la culture ?
Est-ce réaliste ? N’est-ce pas incontournable ?

N’est-ce pas déjà trop tard (certains disent que nous avons moins de 10 ans pour prendre les bonnes décisions) ?

Je pense que nous ne sommes pas prêts à ce saut dans l’inconnu aujourd’hui et ceci d’autant plus que la génération d’après guerre est culturellement façonnée par la société de consommation. Tout cela devrait faire l’objet de débats philosophiques, au sens premier du terme, en vue de définir et de construire un nouveau projet de société.

Dans une première étape il faudrait agir pour :
• une économie de la sobriété, (lutte contre le gaspillage) ce qui revient à dire, par exemple dans le domaine de l’énergie, qu’il faudrait maîtriser et réduire les consommations avant de penser à la nature de l’énergie qu’il conviendrait de développer (cela est valable pour tous les consommables),
• une économie du recyclage, une économie circulaire qui limiterait les flux d’entrée et de sortie,
• une économie à faible quantité d’intrants ou à intrants renouvelables (EX : agriculture verte, sans OGM etc.),
• une économie relocalisée qui évite transport et délocalisation d’emplois et qui serait fondée sur des entreprises locales (en termes d’énergie c’est la confrontation entre réseau national et réseau local, énergie renouvelable versus énergie carbonée ou nucléaire),
• Une économie qui créerait un nouveau type d’emplois autour du développement durable.

La création d’une filière économique : les éco-activités
Toute l’économie est verdie aujourd’hui à en croire les slogans publicitaires véhiculés par toutes les entreprises : je ne connais aucune entreprise qui ne se dit pas verte (éco-responsable, ou proposant des éco-produits).

Il existe cependant une filière économique environnementale, bien délimitée, sur laquelle il faudrait porter tous nos efforts : la filière des éco-activités.
Le périmètre est défini ainsi :
• l’eau (eau potable, eaux usées, eaux souterraines, eaux de surface etc.). L’eau représente 50 % de l’activité des éco-entreprises (l’eau en effet reste indispensable à la vie),
• les déchets représentent 25 % de cette filière, et le reste qui suit autant :
• l’air (pollutions atmosphériques),
• les sols pollués,
• la biodiversité,
• les nuisances sonores, visuelles,
• la maîtrise de l’énergie,
• les énergies renouvelables,
• le changement climatique, les gaz à effet de serre issus du bâtiment, du transport et de l’industrie.

Cette filière pèse 500 milliards d’euros dans le monde.

La France y est classée 4 ème puissance avec 50 milliards de chiffre d’affaires (autant que l’aéronautique ou la pharmacie).
Nous y avons entre 10000 et 15000 entreprises (selon la définition que l’on se donne) et 3 entreprises leaders mondiaux.
Le secteur pèse 400 à 500 000 emplois ; la croissance y est en moyenne de 5 % ce qui veut dire qu’il crée de l’emploi net.
En investissant massivement sur cette filière et plus particulièrement sur les PME et ETI en région, les bénéfices seraient multiples :
• en termes d’emplois
• et donc en retombées sociales,
• en termes d’impact sur l’environnement, car ses entreprises ont un réel savoir faire,
• et in fine de développement durable (économique, social, environnemental).
Parallèlement et sans attendre, réfléchissons à un nouveau projet de société, plus solidaire, et à la gouvernance mondiale qu’il implique.





Source : http://www.monpoleecologique.fr/con...

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