Croissance négative ou décroissance...

6 mai 2009 / Mathias Couturier



Les croissancistes sont tellement obsédés par la croissance que, quand celle-ci ne se produit pas, ils parlent de « croissance négative »... C’est que, pour eux, il s’agit en fait d’une croyance, et non d’un phénomène analysable de façon rationnelle.

Ces quelques lignes retracent l’histoire d’un étonnement : celui d’un juriste. Mais c’est de croissance économique qu’il s’agira ici. Cependant, c’est sous l’égide du soin méticuleux que le droit met à définir les notions qu’il emploie que ce point de vue est placé. En effet, son objet est d’interroger l’émergence d’une notion que le travailleur intellectuel que je suis peine à analyser sémantiquement : celle de « croissance négative ». Ce concept, fréquemment employé depuis le début de la crise, vise à décrire la diminution de la production de richesse que connaît le monde occidental en cette période de crise. Pour n’être pas systématique, son emploi est courant : la ministre de l’économie et des finances, Mme Lagarde, ne s’en prive pas (cf. son communiqué de presse du 12 février dernier). La presse du 10 mars dernier en donnait également exemple en répercutant les propos de M. Strauss-Kahn, directeur du FMI, selon lequel la croissance mondiale serait probablement « négative » en 2009.

Certes, face à l’accumulation de mauvaises prévisions – le FMI annonce maintenant une baisse du PIB qui pourrait aller jusqu’à 3 % en France en 2009 – cette notion est moins usitée ces dernières semaines. Mais c’est pour être parfois remplacée par des tournures plus étranges encore. Ainsi, le journal Libération évoquait, le 23 février dernier, un possible « recul de croissance » de plus de 5 % en Allemagne. Eu égard au contexte, on doit deviner que ce pays pourrait connaître une diminution de 5 % de son PIB. Or, cette expression, du fait de son homophonie avec celle de « recul de la croissance » qui caractérise d’habitude une diminution du taux de croissance du PIB d’une période à une autre (et non une diminution du PIB), se révèle particulièrement ambiguë.

Celle de croissance négative ne l’est guère moins. En effet, dans le langage commun auquel le travailleur intellectuel que je suis se réfère par convention, la notion de croissance renvoie invariablement à celle d’augmentation. C’est en tous cas ainsi que les dictionnaires la définissent. Cependant, l’adjonction du qualificatif « négative » cherche évidemment à caractériser un amoindrissement. Tout ceci revient, on le devine, à désigner une diminution du PIB. Plusieurs remarques s’imposent alors.

Si une croissance négative existe, il faudrait logiquement, par symétrie, parler de « croissance positive » en période d’augmentation du PIB. Mais, probablement par trop pléonastique, l’expression n’est que rarement voire jamais employée. Dans cette hypothèse là on écrit simplement que « la croissance sera de x % », sans affecter la variable du qualificatif de « positive ». On aura raison : toute croissance représente nécessairement une variation positive puisqu’elle consiste à ajouter à une quantité précédente. Dès lors, l’interaction ainsi instituée entre le substantif « croissance » et l’épithète « négative » est incorrecte au plan sémantique, car elle revient à signifier que, en matière de production de richesse, une augmentation peut être affectée d’une modalité qui la fait aboutir à une diminution.

On pourrait toutefois sauver les apparences en considérant que, appliqué à l’économie, le sens du mot croissance s’est déplacé : de la définition lexicale « augmentation de valeur », il serait devenu synonyme de « variation de valeur ». Définition toute stipulative, certes, mais après tout pourquoi pas ? Chaque discipline est légitime à forger ses propres notions ou à leur conférer un sens parfois divergent du langage commun (et ma propre discipline, le droit, n’en est pas le moindre exemple). Cependant, pourquoi ne pas affecter alors la notion de croissance de l’épithète « positive » lorsque la variation de la production de valeur l’est ?

Néanmoins, si l’on s’en remet au dictionnaire Robert, on doit admettre la pertinence de la notion de croissance négative car celle-ci est référencée sous l’entrée « croissance ». On y trouve pour synonyme « récession », mais pas « décroissance » car ce dernier terme désigne une diminution choisie et organisée de la production de richesse. La croissance négative et la récession, pour leur part, désignent une diminution subie. En tant que ces notions semblent acceptées par le langage économique, il ne m’appartient pas de bouleverser ces conventions.

Cependant, cela n’interdit pas d’interroger la signification de l’emploi du concept de croissance négative alors que le langage dispose d’un équivalent plus accessible au travers du terme exactement synonyme de récession. Il faut alors, au-delà du paradoxe sémantique, se demander ce que révèle l’émergence d’une telle locution au plan des représentations mentales qui la fondent.

On formulera d’abord l’idée qu’elle participe de la mise en œuvre d’un langage ritualisé et hypnotique qui, à l’exemple d’autres formules exprimant des contradictions patentes (« frappe chirurgicale », « guerre propre »…), se déploie dans un déni quasi psychotique des aspects déplaisants de la réalité. C’est l’analyse fournie récemment par l’écrivain Annie Lebrun. On pourra ajouter, pour l’appuyer, qu’il existe certainement, en économie, une appréhension supplémentaire à l’égard de certains mots porteurs de diagnostics potentiellement auto réalisateurs. L’emploi brutal du terme « récession », par un ministre de l’économie, pourrait renforcer l’ampleur du phénomène de régression car on sait que l’évolution d’un système économique est liée aux anticipations de ses acteurs et que celles-ci procèdent de leur perception subjective de l’environnement. Or, cette perception ne peut être détachée des signifiants qui décrivent cet environnement. Le chef d’entreprise et le consommateur sont des êtres humains, et donc de langage, avant d’être des agents économiques.

Mais, si cette analyse peut expliquer l’attitude des responsables économiques comme Mme Christine Lagarde, elle peine à fonctionner concernant la presse (sauf à considérer un pur effet de mimétisme). C’est pourquoi elle se complétera par l’évocation de cette tendance lourde du discours contemporain à la création d’oxymores, dont on peut dire qu’il s’agit du principal mode d’innovation linguistique de notre époque. Le philosophe Bertrand Méheust, dans un ouvrage récent (La politique de l’oxymore, La Découverte, 2009), analyse les raisons du développement de cette novlangue dont la prodigieuse efflorescence ne laisse pas d’étonner chaque jour davantage : « marché civilisationnel », « développement durable », « flexisécurité »... Selon cet auteur, ce procédé puise sa source dans la nécessité, pour le système de pensée qui irrigue notre civilisation marchande, de refouler ses contradictions afin de pousser toujours plus loin ses potentialités de réalisation, qui ne peuvent cesser avant que cet univers mental soit parvenu à ce que l’auteur appelle sa saturation. Ce concept, emprunté au philosophe Georges Simondon, entend signifier qu’un système organisé cherche toujours à épuiser ses possibilités d’extension et ne se transforme que lorsque, sous la pression du réel, il devient incompatible avec lui-même. Cet ouvrage n’analyse cependant pas la notion de « croissance négative », car il fut écrit avant que n’adviennent les prévisions catastrophiques de variation du PIB au cours de l’hiver 2008-2009. Elle s’insère pourtant à merveille dans le schéma décrit par Bertrand Méheust par la lumière qu’elle projette sur les représentations qui conduisent à forger un concept aussi étrange.

En effet, ceci montre, d’une part, que la civilisation occidentale, telle qu’elle se pense, estime n’en avoir pas fini avec la croissance : le système qui la rend non contingente n’est apparemment pas parvenu à saturation. En d’autres termes, notre civilisation considère comme inévitable un retour à une variation positive du PIB, puisque cette variation est en germe perpétuel dans le signifiant qui la représente. Il ne serait question que d’échéance.

D’autre part, cela souligne la dimension anthropologique de cet univers mental. Certains propos du chroniqueur économique Pierre-Antoine Delhommais dans les colonnes du journal Le Monde apparaîtront éclairants à ce propos. Celui-ci, postulant qu’il n’existe pas de projet alternatif à celui d’un monde bâti sur la croissance économique, écrivait que « les croyants de la décroissance ne convainquent plus qu’eux-mêmes » (Le Monde du 1-2 mars). Au regard d’une telle affirmation, partagée à l’heure actuelle par la totalité des décideurs mondiaux et par l’immense majorité des économistes, la notion de « croissance négative » prend un jour nouveau : la croissance constitue aussi une croyance. Croyance non pas en ses potentialités de réalisation – la croissance économique est possible, nul ne le nie – mais croyance au sens anthropologique du terme.

En effet, en employant l’expression « croissance négative », le discours contemporain tend à instituer la croissance de la production de valeur comme l’état normal voire indépassable de notre civilisation, puisque même une diminution de cette production peut alors s’analyser comme un avatar de son augmentation. Il ne peut donc pas ne pas y avoir de croissance économique. Or, cette croyance fondamentale confine clairement à la pensée magique car la croissance est alors perçue comme existante même lorsque sa présence n’est plus sensible. En d’autres termes, on admet ainsi que le logos de la croissance structure et anime toute organisation et toute représentation du phénomène économique. On institue alors la croissance du PIB, dans le même temps, comme transcendante à l’homme et immanente au monde. On est plus très loin de la manière que le panthéisme stoïcien avait de se représenter l’Etre divin…

Entendons nous bien : je n’écris pas ces lignes pour moquer la notion de croissance économique. Il s’agit d’essayer de comprendre pourquoi le discours qui structure notre représentation du réel peine à concevoir l’évolution du monde sans croissance économique. Affirmons alors à tout le moins que si, comme le postulait le psychiatre Carl Gustav Jung, l’inconscient collectif existe, la croissance économique figurera certainement en bonne place dans son inventaire.

Sur le fond socio-économique, je manque, en tant que juriste, des connaissances nécessaires pour me prononcer sur l’opportunité de la croissance. Je ne nie pas non plus les ravages occasionnés par la récession, ni que l’accroissement en valeur de certaines productions constitue un bienfait dans certaines circonstances. Je soulignerai cependant qu’un courant d’analyse en développement à l’heure actuelle considère que la croissance économique qu’a connue l’économie mondiale ces dernières années n’a apparemment pas produit des effets bénéfiques sur tous les plans. Ce modèle, fondé sur l’augmentation de la part de la production de richesse allouée au capital et sur la stagnation ou la diminution incidente de la part allouée au travail, a éclaté lorsque l’endettement des classes moyennes et populaires qu’il implique est devenu insupportable.

Certes, les dirigeants récemment réunis au G 20 à Londres ont prophétisé l’avènement d’une autre voie du développement économique. Equilibrée et durable, donc ? Pas si sûr… En effet, une partie des analystes, y compris parmi les thuriféraires de la croissance, estime que le résultat de ce sommet laisse à penser que l’on est loin d’y avoir répudié tous les travers systémiques qui avaient permis ce mode de développement aberrant (cf., à nouveau, Pierre-Antoine Delhommais : Le Monde du 5-6 avril).

Il apparaît donc, en cette période d’absence de croissance, qu’il est plus nécessaire que jamais de s’interroger, au minimum, sur la bienveillance et la puissance démiurgique de ce nouveau Veau d’or auquel la civilisation occidentale a décidé de sacrifier sans jamais interroger le sens et les effets de sa liturgie. Globalement, tant que ce que notre civilisation entend par la notion de « croissance » ne sera pas remis sur le métier, tant que nous n’interrogerons pas, de manière différenciée, ce que voulons voir croître et la manière dont nous souhaitons qu’il le fasse, nous éluderons les conséquences parfois néfastes de ce processus d’inflation de la production. Et tous les enjeux environnementaux et sociaux que cela implique seront inéluctablement repoussés à plus tard.

En d’autres termes, je crois indispensable que l’on fixe d’abord les objectifs à atteindre, pour ensuite déterminer les expédients nécessaires pour y parvenir. Si la croissance économique les remplit au mieux, il paraît judicieux de l’approuver. Mais il semble que ce ne soit pas systématiquement le cas. Ainsi, en matière environnementale, comme le révélait Hervé Kempf dans une de ses chroniques sur l’écologie (Le Monde du 5-6 avril), une variation négative de la production de richesse se révèle parfois plus efficace : les émissions de C02 en Europe ont reculé de 6 % en 2008 en raison de la diminution du PIB. Certes, les années précédentes faisaient aussi ressortir un recul dans certains pays, mais nettement moindre. Qui plus est, ces diminutions dans les pays occidentaux constituaient sans doute des trompe-l’œil car elles procédaient en partie du fait que les productions de biens de consommation fortement émettrices de CO2 sont délocalisées de manière toujours plus importante dans les pays émergents (et dans des conditions probablement bien pires que si cette production avait lieu en Europe).

Or, à approche de l’été, je frémis en constatant la rapidité inattendue de certains phénomènes de dégradation de la biosphère, à l’exemple de ceux qui frappent les zones arctiques : après une année 2007 de fonte record et une année 2008 à l’avenant (qui a vu s’ouvrir dans le même temps, pour la première fois de l’histoire moderne, le passage du nord-ouest et le passage du nord-est), de combien sera, cette fois-ci, le taux de « croissance négative » de la banquise ?

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L’auteur : Mathias Couturier est maître de conférences en droit à l’Université de Caen Basse Normandie.

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