Des écologistes soutiennent Serge Orru, le directeur contesté du WWF France

Durée de lecture : 9 minutes

28 juin 2011 / Yves Leers // Rue 89



Serge Orru, directeur du WWF France depuis 2006, est stigmatisé par une lettre anonyme, qui émanerait d’une partie des salariés de cette organisation, qui demandent sa démission. Des écologistes lui apportent leur soutien.


Haro sur Serge Orru !

Par Yves Leers

Serge Orru dérange. Ce qu’on ne lui pardonne pas, c’est d’avoir dynamisé et renforcé considérablement l’influence et le rôle du WWF [Fonds mondial pour la nature - World Wildlife Fund] en France au service de ses missions que sont la protection de l’environnement et de la nature. Depuis 2006, le nombre de salariés est passé de 60 à 100 et le budget de fonctionnement de 10 à 19 millions d’euros !

Curieux de préférer l’attaque anonyme et publique au dialogue. Curieux d’attaquer ainsi Serge Orru et à travers lui le WWF France, donc de se tirer une balle dans le pied. Curieuses, ces attaques de salariés anonymes contre leur directeur général, juste au moment où il vient d’obtenir de l’Etat un audit de la Cour des comptes sur le coût exact de la filière électronucléaire, une première en France. Curieuses, ces attaques sur de soi-disant dérives du directeur général alors que le conseil d’administration, les commissaires aux comptes du WWF, les récents contrôles fiscal et URSSAF, l’audition parlementaire, n’ont relevé aucun manquement.

S’il y avait une dérive éloignée des objectifs du WWF, pourquoi n’avoir pas évoqué directement d’éventuels problèmes avec la présidente, Isabelle Autissier, son Conseil d’administration, le WWF international, arbitre naturel des conflits au sein des bureaux nationaux ? Or Jim Leape, le patron du WWF International vient justement d’apporter un soutien total à Serge Orru. Ainsi, en rendant publiques ces allégations diffamatoires, la volonté de nuire à un homme apparait évidente.

Ce qui dérange, ce sont les méthodes directes de Serge : un fonceur dans un monde feutré. Les temps changent : la mission d’un responsable d’une ONG comme le WWF est devenu politique, son rôle est de faire entendre sa voix, tant auprès de la majorité que de l’opposition, ce qu’il a assumé pleinement à travers dans des prises de parole, des interviewes, éditos, interventions de toutes sortes. Le WWF n’est pas une organisation statique mais une ONG en mouvement qui entretient des rapports avec la société, les entreprises qu’il faut faire évoluer, les décideurs politiques et les citoyens dont les comportements doivent changer.

Que s‘est-il passé au WWF-France depuis l’arrivée de Serge Orru, le 1er juillet 2006 ?

- Le WWF France est passé de la 14e à la 8e position parmi la centaine de bureaux dans le monde ;

- Les liens avec le WWF international ont été renforcés et intensifiés ;

- Le budget annuel est passé de 10 à 19 millions d’euros, avec un souci de transparence renforcée ;

- Le nombre de donateurs est passé de 130 000 à 180 000 ;

- Le nombre de salariés est passé de 60 à 100 ; parallèlement, les niveaux d’embauche, de formation et de promotion sont très respectables. La convention collective évolue ainsi que les niveaux salariaux. Le turnover ? « Il faut que les Pandas pollinisent la société », comme le dit son ancien président, Daniel Richard.

- Le WWF France a été un des principaux acteurs de l’Alliance pour la planète et du Grenelle de l’Environnement, Serge Orru étant bien un des seuls à tenir tête au président de la République (certains d’entre nous en avons été les témoins) ;

- Et parmi les nombreuses actions réalisées ou lancées : le premier réseau social environnement et nature Planète attitude, l’Université d’été du WWF, un Institut de formation, l’opération « Oui à ma cantine bio » en direction des élus, l’Observatoire indépendant de la publicité ou encore la participation au lancement du Réseau Santé-Environnement, actions contre les gaz de schiste ou les OGM, sur la protection des forêts et de la biodiversité, et bien sûr de multiples évènements (le Pandathlon, la Marche du Panda, les 1600 Pandas), colloques, ateliers, publications et études multiples, rapports partenariats entreprises etc. Cette liste n’est pas exhaustive …

- Enfin, un voilier ambassadeur, le WWF Columbus, dont la première mission est de mener des recherches scientifiques (« Cap cétacés ») mais aussi de sensibiliser le public à la protection de l’environnement et de la nature.

Curieux d’attaquer un écologiste qui sert si bien la cause environnementale et qui aime à rapprocher les parties opposées. Curieux enfin d’attaquer un honnête homme qui respecte les autres et qui a sûrement ses défauts mais ne mérite certainement pas la calomnie.


L’article de Yves Leers que nous publions ci-dessus intervient en réaction aux critiques acerbes portées par une lettre anonyme stigmatisant le directeur du WWF France, Serge Orru. La lettre est présentée comme signé par des salariés du WWF ; mais elle n’est pas signée, ce qui rend questionnable cette origine. Voici le récit de l’affaire, publié sur Rue 89.

Les salariés du WWF demandent la tête de leur patron Serge Orru

Par Sophie Verney-Caillat (Rue89)

La démarche est assez inhabituelle pour mériter attention. La crise chez « Panda », comme est surnommé le WWF, ça fait des mois qu’on en parle dans le petit milieu des ONG environnementales, où l’on pointe de plus en plus de partenariats avec les entreprises, une complaisance avec le gouvernement depuis le Grenelle, des départs nombreux…

Mais cette fois, par un courrier signé « 57 salariés du WWF France » (sur 93 en tout, mais 60 approchés) et envoyé le 17 juin d’une boite mail anonyme, il est demandé au conseil d’administration « la démission de M. Orru ».

Peu de chance qu’ils obtiennent satisfaction. Jointe par Rue89, Isabelle Autissier, la navigatrice qui préside l’association WWF France depuis 2009, se dit « profondément choquée » : « Ce n’est pas aux salariés de décider de la démission du directeur général mais au conseil d’administration qui l’a nommé. J’essaie de faire le tri entre les amalgames, les sentiments, les stratégies personnelles et ce qui cloche vraiment. »

Isabelle Autissier a prévu une réunion de crise le 5 juillet, mais déjà, par une lettre adressée à tous les salariés, elle met en garde :« Je considérerai la communication sur ces questions à la presse comme une faute grave. »

Autant dire qu’au siège de l’association au Bois de Boulogne, l’ambiance est délétère. Un salarié témoigne : « C’est le cauchemar. L’immense majorité des salariés sollicités ont signé, mais les proches de Serge Orru font circuler des lettres de soutien. Le bruit court que tous les signataires seront virés et poursuivis pour diffamation. »

Serge Orru, « en déplacement en province » selon son assistante, ne répond pas sur son portable, pas plus que son directeur de la communication, Jacques-Olivier Barthes, qui est « en trek » et « a coupé le mobile pour être tranquille ». Tous deux ont préféré laisser la présidente de l’ONG s’expliquer.

Il est difficile de faire la part des choses, parmi les nombreuses accusations contenues dans les annexes du courrier des salariés – que nous avons choisi de ne pas reproduire, certains passages pouvant être diffamatoires.

On y trouve la détestation personnelle qu’inspire la personne de Serge Orru, médiatique et ambitieux, mais aussi des accusations de fautes potentiellement graves – mais qui doivent êtres vérifiées.

1- La gestion de Serge Orru est contestée

Un « turn over » de plus de 25% par an, voilà le symptôme, selon les salariés, d’un malaise réel. Dans un questionnaire interne réalisé en 2011, seule une minorité de salariés (12%) juge « bonnes » les relations entre les différents services (51% les jugent moyennes, 33% mauvaises).

Isabelle Autissier a une autre analyse : « Le WWF a grandi très vite, sous la direction de Serge Orru [depuis 2006, ndlr]. Des salariés ont du mal à passer de la petite association à la grande structure. A eux de s’aligner ou de chercher d’autres méthodes pour s’exprimer. Le turn over a toujours été important et il est normal. On a un comité d’entreprise, on a eu un contrôlé fiscal, une audition parlementaire… si quelque chose n’était pas conforme, ça se saurait. »

Quand on lit les annexes à la lettre, on comprend mieux que le caractère méditerranéen de Serge Orru puisse avoir des aspects pas toujours sympathique : des salariés auraient été insultés, parfois devant témoin.

Les cadres, « recrutés de manière non transparente, ne sont pas toujours au niveau, mais prennent fait et cause pour lui », dénoncent encore les signataires. Un copinage classique mais qui peut être mal digéré car il contrevient aux procédures internes.

Enfin, outre le salaire de Serge Orru, qui fait beaucoup parler (109 000 euros bruts hors frais), « l’absence récurrente de justificatifs sur ses frais de représentation et de transport » fait tiquer.

2 - Les valeurs du WWF seraient bafouées

« Ce qui nous a motivés, c’est surtout de dire que les valeurs qu’on défend sont totalement bafouées », explique un salarié.

Il est logique que le développement des partenariats avec les entreprises, décrits comme des « liaisons dangereuses » dans une enquête de L’Express ne conviennent pas à tous. Une logique « décomplexée » qu’a observé leur collègue Sylvain Angerand, des Amis de la Terre : « Leur manière de travailler a radicalement changé : c’est le marketing qui ficelle tout, pas les chargés de campagne. Le WWF n’a plus aucun moyen de pression pour peser ni sur les entreprises ni sur les politiques publiques ».

Le journaliste Fabrice Nicolino rappelait dans une interview sur son livre Qui a tué l’écologie ?, que le WWF était la caution de nombreux « labels industriels soutenables, sur le soja, les biocarburants ou encore l’huile de palme ».

3 - Des ambitions politiques qui dérangent

A plusieurs reprises, Serge Orru a été pris en difficulté, soit parce qu’il ne parle pas anglais, soit parce qu’il n’a pas lu les fiches techniques qui lui ont été préparées. Mais surtout, il « utilise l’ONG comme marche-pied d’une carrière politique », accusent les salariés. L’un d’entre eux précise : « Il se voit en député Europe Ecologie- Les Verts en 2012, et a promis son poste au directeur de la communication, Jacques-Olivier Barthes. »

Ce dernier, dont les « pratiques managériales peuvent s’apparenter à du harcèlement », selon les annexes, est lui aussi dans la mire. « C’est lui qui a mis le bordel en interne », dit un observateur extérieur.

Que Serge Orru mobilise des moyens du WWF pour alimenter sa fiche Wikipédia ou son blog, est-ce normal ou choquant ? Isabelle Autissier est persuadée que ces outils de com font partie de son travail, « et ne pas en avoir serait une faute professionnelle  ».






Sources :

- Lettre de soutien à Serge Orru : courriel à Reporterre.
Contact : yves.leers (at) gmail.com
- Article de Rue 89

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