Dix ans de lutte contre la publicité, un bilan

Durée de lecture : 6 minutes

11 septembre 2010 / Yvan Gradis


Bilan de dix années de désobéissance civile antipublicitaire (1)

À Olivier Géron, qui nous a jugés et relaxés.

I - L’utopie serait-elle devenue réalité ? Dix ans exactement (été 2000-été 2010) après le manifeste Vers la légitime réponse (2) (dédié « à ceux qui nous jugeront »), la France paraît certes toujours aussi laide – le constat de la vérole paysagère n’est plus à faire, les photographies témoigneront pour les générations futures. Mais la publicitose, maladie de l’espace et de l’esprit, a reculé : le tabou est tombé, partout l’on touche aux panneaux publicitaires ; et la relaxe de huit « barbouilleurs », à Paris, le 2 avril 2010, n’est que le premier fruit donné par l’arbre désobéissance civile dans le champ de l’antipublicité – cette relaxe avantgardiste, dût-elle être annulée en appel, n’en constitue pas moins, sur le plan symbolique et historique, un acquis définitif.

II - Bien sûr, l’activisme antipublicitaire, illustré par des saboteurs de tout poil, n’a pas attendu le siècle. Mais c’est le 20 janvier 2001 – six mois après le manifeste et dans son sillage – qu’a eu lieu, à Paris, le premier acte de désobéissance civile antipublicitaire : un « barbouillage » collectif assumé au grand jour, devant le public et la presse (pas encore la police…).

III - Bilan d’une décennie de lutte contre les « incendies de paysage » : 150 barbouillages, 300 panneaux touchés3, 70 conduites au poste, 4 gardes à vue d’une quinzaine d’heures, 14 procès, 13 condamnations (de 600 euros (4) à la dispense de peine) et une relaxe (5). Qu’il est long et tortueux, le chemin des pompiers-barbouilleurs vers la Légion d’honneur et la statufication ! Mais un chemin parcouru en bonne compagnie : peu ou prou – seuls resteront les bons souvenirs !… –, les désobéisseurs ont bénéficié, ces dix années, du
soutien de fait, sinon de l’opinion publique endormie (par la télévision ?), du moins de la presse (1 000 mentions (6)), de la police (félicitations discrètes et poignées de main sincères entre deux menottages), des élites, de la justice, et même du gouvernement (invitation officielle, en 2009, à contribuer à la réforme de la loi sur la publicité).

IV - Les élites ? Hubert Reeves, astrophysicien : « Dans notre lutte pour neutraliser les graves menaces qui pèsent sur l’avenir de la planète, le rôle de la publicité est généralement négatif. On sait ce qu’il faudrait faire, et la publicité enseigne exactement le contraire. » (France Culture, 29 janvier 2005.) Edgar Morin, philosophe : « L’action [des barbouilleurs] est courageuse, héroïque même puisqu’ils prennent des risques. Je vous demande de tenir compte surtout du caractère profondément civique de leur action. Ils méritent non l’opprobre, mais des félicitations, non la condamnation mais un sourire amical. Une application mécanique de la loi risquerait de brouiller le sens esthétique du “barbouillage”. » (Courriel à l’auteur, 8 mars 2010.)
Claude Got, professeur en médecine : « Ils sont l’honneur de la société. » (Témoignage du 12 mars 2010 au Palais de justice de Paris.)

V- La justice ? Elle a fini par reconnaître – quasi explicitement – ce mélange de légitime défense et de droit de réponse qu’est la « légitime réponse », définie par le manifeste de 2000 : « Droit du citoyen de répondre aux affiches qui s’adressent à lui, quand toute voie institutionnelle semble barrée. » Extraits des attendus de la relaxe du 2 avril 2010 : « Cette contestation légitime au regard de la préservation de l’environnement (…) Comme tout message, la publicité peut provoquer une réponse. (…) Les prévenus
n’ont pas commis de dégradations mais n’ont fait qu’exercer leur liberté d’expression et de communication. »

VI - On le voit, si la foule dort, la société, jusque dans ses institutions, est mûre pour affronter le « système publicitaire », le paysage unique, la pollution visuelle, toutes ces déjections (« détrônons les étrons (7) ! ») qui nuisent à la qualité de la vue, donc de la vie. Contre l’obligation de réception (l’homme est devenu chair à panneau), il est temps d’instaurer la liberté de réception (8).

VII - Un combat primordial – peut-être le combat préalable à tous les autres –, tant la publicité, non dans son principe, mais dans son effet d’encrassement des consciences, message après message, affiche après
affiche, compromet la prise en compte par le citoyen des grands fléaux du temps, qu’ils relèvent de la
pollution, de l’injustice ou de la barbarie. La France, laboratoire universellement reconnu des révolutions
depuis les Lumières, ne trouverait-elle pas dans la lutte contre l’occupant publicitaire et la manipulation
totalitaire un combat à sa hauteur ? À quand la « Déclaration des droits de l’oeil et du cerveau » ?

VIII - Mais un combat gagné d’avance : l’affichage, pourtant artillerie lourde dans l’arsenal de l’oppression
des esprits, est le défaut de la cuirasse. Face aux panneaux directement atteignables, est-il une arme plus
rudimentaire qu’une bombe de peinture ?

IX - Comment donc, depuis dix ans, les barbouilleurs n’ont-ils jamais réussi à s’entourer de plus de
quelques dizaines de spectateurs, auxquels il n’est pourtant demandé aucun héroïsme sinon de prêter leur
corps une heure par mois, sans même un poing levé ni slogans éructés ? Imaginons l’impact d’un surcroît
de mobilisation sur la presse et le parlement : ne serait-ce que cent personnes assistant régulièrement,
dignes et muettes, à des barbouillages symboliques… Car la presse compte le bétail – question rituelle du
journaliste : « Combien serez-vous ? » Quant au législateur – qui vient de montrer de quoi il est
(in)capable (9) –, si l’une de ses oreilles résonne de la susurration des groupes de pression, l’autre ne pourraitelle
retentir de la rumeur grossissante du peuple jetant à bas les idoles de la société de consommation ? On
a la civilisation qu’on mérite, et seul est coupable celui qui n’agit pas.

X - D’où l’alternative : pichenette citoyenne contre les panneaux publicitaires ou suffocation lente sous les gravats du paysage.

......................................

Notes :

(1) Il s’agit essentiellement de l’opération « Au grand jour » (2001-2003), des actions « Stopub » (2003-2004), de l’hôpital Saint-
Louis (2005) et du Collectif des déboulonneurs (2005-2010…).

(2) Disponible auprès de l’auteur (67, rue Saint-Jacques, 75005
Paris) ou dans Le Publiphobe n° 53 du 1er-7-2000.

(3) Hormis les centaines d’affiches dégradées lors des actions massives dans le métro de Paris pendant l’hiver 2003-2004.

(4) Hormis les 17 000 euros infligés en 2004 au 62 barbouilleurs du métro.

(5) L’auteur, un des relaxés, a assisté à 77 barbouillages, participé à 59 d’entre eux, été conduit au poste 44 fois, été condamné 2 fois (à 1 euro).

(6) Dossiers et revues de presse disponibles moyennant finance.

(7) Graffiti qui valut à l’auteur sa première condamnation.

(8) Notion inventée par Philippe Breton.

(9) Sénat, automne 2009, Assemblée nationale, printemps 2010 (voir sites du Collectif des déboulonneurs, et des associations RAP et Paysages de France).




Source : Courriel à Reporterre.

L’auteur : Yvan Gradis est un membre actif des Déboulonneurs.

Infos : http://www.lesdeboulonneurs.org

Ecoutez aussi : Pourquoi êtes-vous contre la publicité ? : http://www.reporterre.net/spip.php?...

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