Du climat à la guerre

Durée de lecture : 5 minutes

9 janvier 2010 / Olivier Kempf



Une lecture du livre important d’Harald Welzer, Les guerres du climat.


Je l’avais évoqué, je l’ai lu : il me semble opportun d’en parler, à la veille de la conférence de Copenhague. Il s’agit du livre de Harald Welzer, Les guerres du climat (titre original : Klimakriege), sous-titre « Pourquoi on tue au XXI° siècle »(Gallimard, 362 p., 2009).

1/ Une précision en premier lieu : l’auteur est un anthropologue. Son ouvrage n’est donc ni celui d’un stratégiste, ni même celui d’un géopolitologue, tendance géographique, climatologique ou relations internationales. Il est de plus allemand. Autant dire que le bain culturel du livre est très éloigné de ce à quoi les lecteurs habituels de ce blog sont accoutumés. Cela est gênant pour de multiples raisons, et en même temps cela apporte des aperçus nouveaux qui ne sont pas inutiles. Ces précisions expliquent, pour une bonne part, le sentiment mitigé que j’ai eu de la lecture de ce livre.

2/ Toutefois, cela ne suffit pas. Il y a en effet plusieurs imprécisions et incohérences qui ne me satisfont pas. Et en même temps, des éclairs et des illuminations passionnantes. Le livre est exigeant, autant le dire tout de suite : c’est un ouvrage d’intellectuel, et il n’est pas grand public. C’est un ouvrage d’idées et de concepts. Or, le principal champ conceptuel de l’auteur est celui de l’anthropologie. Et c’est une anthropologie qui s’intéresse à la violence, chose qui n’est pas, je crois, habituelle dans cette discipline, plus tentée par le décryptage des habitus sociaux qui réunissent que par ceux qui séparent. De ce point de vue, le livre est un utile contrepoint aux ouvrages de René Girard, qui se présente d’abord comme anthropologue de la violence. Il y a incontestablement une différence profonde entre les deux approches.

3/ Allons tout de suite à l’essentiel : va-t-on à des guerres du climat ? C’est ce que prétend le titre, et on attend une réponse. Elle est pour lui positive. Or, elle est bien plus ambiguë. Car le raisonnement de l’auteur est plus compliqué que le simplisme du titre ne le laisse entendre : le changement climatique provoque une tension sur les ressources, il augmente donc la violence sociale au niveau local, mais provoquera aussi des migrations qui seront soit la cause d’affrontements, soit la cause de répressions. On a donc un livre pessimiste, imprécatoire, légèrement paranoïaque, dégoulinant de pathos, parfois confus.

4/ Surtout, on est extrêmement rétif à certaines articulations logiques.

- Un seul exemple de guerre du climat est donné, celui du Darfour : outre qu’il est contestable de l’attribuer au seul dérèglement climatique, faire une loi d’un seul exemple est pour le moins spécieux.
- Il y a surtout la permanente confusion entre la guerre et la violence, qui ne saurait satisfaire le stratégiste.
- Il y a le biais malthusien permanent, présenté comme une évidence alors qu’on pourrait être, pour le moins, plus nuancé.
- Il y a enfin la « conséquence guerrière » de ces dérèglements, qui ne convainc pas.

En fait, on est devant une pensée totalisante, qui encourt les défaut du genre, dénoncés en son temps par Karl Popper : toute pensée qui n’admet pas une contradiction logique interne est, par construction, erronée. Tout exemple est présenté comme une preuve irréfutable, sans qu’il soit permis de discuter ni les données de fait, ni surtout les conséquences qu’on en tire. Surtout, l’auteur mélange des domaines où il est visiblement compétent (l’anthropologie), d’autres qu’il a un peu parcouru (l’écologie), dans une juxtaposition parfois décousue.

5/ Plus gênant : on décèle une articulation logique qui, à la réflexion, n’est pas si étonnante : celle entre le malthusianisme (déjà mentionné) et la Geopolitik allemande à l’ancienne, celle du darwinisme étatique, celle du Lebensraum : il est curieux de voir un auteur pourfendre le nazisme et verser pour cela dans certains de ses soubassements intellectuels.... Et pour le coup, il est malthusien de considérer que chaque être vivant a droit à une certaine quotité territoriale, justifiant les déplacements de population, du « dominé » vers le « dominant », cette fois.

6/ A s’arrêter ici, on considérerait que le livre ne vaut pas la peine d’être lu. Et pourtant, il mérite l’effort. Tout d’abord parce qu’il est influent, si j’en crois le nombre de fiches de lecture qui existent sur le sujet : il y a fort à parier qu’on ne pourra s’abstenir de parler de la stratégie de l’environnement sans, malheureusement, s’y référer comme une évidence. D’autant que le discours post-marxiste rencontrera les faveurs d’un mouvement écologiste qui n’a pas l’habitude de penser la stratégie.

7/ Au-delà de ces considérations, l’ouvrage a des vertus. Tout d’abord en démontant les mécanismes de conformisme qui amènent les membres d’une communauté à admettre des procédés de violence collective ; ensuite en présentant la notion de shifting baselines (ou modification des références chronologiques) ; enfin en insistant sur une vérité pas toujours évidente, celle du rôle du politique dans la résolution des conflits.

Au total, un livre exigeant, souvent agaçant, mais qui est simultanément enrichissant. L’amateur éclairé peut oublier de le lire. Celui qui réfléchit à la géopolitique de l’environnement ferait mieux de le lire, mais avec un oeil critique.






http://www.egeablog.net/dotclear/in...

L’auteur : Olivier Kempf anime le blog « EGEA (Etudes géopolitiques atlantiques et européennes) » http://www.egeablog.net.

<D’autres compte-rendus du livre de Welzer : http://www.hebdo.ch/ces_guerres_du_... et http://www.scienceshumaines.com/les...

Lire aussi : Obama, le Nobel, la guerre http://www.reporterre.net//spip.php...

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