Du fanatisme imaginaire à la folie carbonée

18 octobre 2011 / Frédéric Denhez


Selon Pascal Bruckner, les écolos sont des cinglés, des fanatiques, des antihumanistes, des niais. Mais qui ? Cette frange de l’écologie ne concerne plus qu’une minorité d’anciens combattants radotant sur la guerre des consciences gagnée depuis quelques années (merci le Grenelle, soit dit en passant) et qui les prive d’audience. Dans quelques années, ils auront débarrassé le plancher. Ils font peur à tout le monde, alors personne ne les écoute. Ils donnent une image effrayante de l’écologie, mais ils ne sont pas nombreux. Où M. Bruckner a-t-il pu les croiser ? Pas dans les coopératives, les conseils régionaux et généraux, les mairies, les associations, les entreprises, les fermes ! Les générations ont changé, et avec elles, les mentalités.

Aujourd’hui, la plupart des écolos aident, acculturent, contestent, contredisent, corrigent. Ils montrent que l’écologie c’est avant tout de la politique, du social, de l’économie, un projet de société. Ils sont de plus en plus nombreux, de plus en plus écoutés, les politiques ne peuvent plus faire sans eux. Bref, la transition écologique est en marche, mais Pascal Bruckner ne l’a pas vue.

Les fanatiques ne sont pas ceux que Pascal Bruckner désigne. Ce sont les économistes, les intellectuels, les journalistes qui, depuis 1983, frappent sur l’État à coup de masse pour le démanteler, afin de le moderniser. Des fanatiques ? Il faut les chercher au FMI, à la Banque mondiale, à l’OMC, à la Commission européenne, dans les banques d’affaires, les agences de notation.

Aujourd’hui que le monde est redevenu fini, nous voyons les conséquences de leur obscurantisme. Le productivisme, qu’il ait été voté au Soviet suprême ou côté en Bourse, a conduit à la crise écologique.

Le problème est qu’il ne peut pas s’arrêter de lui-même : notre technologie est de plus en plus efficace et « propre », nous consommons quatre fois moins d’énergie qu’en 1970 pour produire un point de PIB, à volume équivalent un frigo pompe deux fois moins de watts qu’il y a quinze ans et pourtant nous consommons toujours plus de ressources naturelles et d’énergie parce que nous utilisons plus, nous achetons plus, nous changeons plus souvent de produits. Parce que nous sommes de bons consommateurs. La société, elle, réinvestit tous ces gains formidables de productivité pour augmenter encore la production et améliorer ses ratios. Cet « effet rebond » tue dans l’œuf l’intérêt du progrès technique. Se reposer sur les miracles de la recherche et développement pour résoudre nos problèmes c’est se mettre le doigt dans l’œil.

L’écologie, c’est un autre système de valeurs. Dans lequel on pense large (dans l’espace) et loin (dans le temps). Où l’individu existe au sein d’une société coopérative où l’on donne, on reçoit, on rend, où la réciprocité donne le sentiment que les efforts sont justement répartis. Un monde civilisé.

Le problème est que l’écologie n’ose pas dire plus fort que son objet est de fiche par terre notre système de croyances axé sur le productivisme, qui a comme icônes la voiture individuelle, l’hypermarché, la bougeotte et le crédit. Or, en agitant en permanence la crécerelle du carbone, elle se tire une balle dans le pied en devenant l’alliée objective du système qu’elle veut a priori détruire.

Là, Pascal Bruckner a raison. L’empreinte carbone est devenue la mesure oppressante de toute chose. Au moment où elle peut combler les trous béants qui menacent l’édifice social, l’écologie est en train de se décrédibiliser. Elle nous impose un indicateur quasiment unique, technique, désincarné, autoritaire, dérangeant, abstrait, partiel. Un nouveau dogme, vert. Est-il au moins utile ?

Nous permet-il de réduire nos émissions de gaz à effet de serre ? La réponse est non. Le bénéfice des petits gestes est annulé par l’effet rebond, mais aussi par le « carbone gris » présent dans les importations (le carbone émis par la fabrication et le transport des produits étrangers que nous consommons), par la tertiarisation de notre économie (les serveurs et la livraison en camionnette, ça consomme une énergie folle), la désindustrialisation de notre pays.

Les petits gestes ne servent donc à rien. Si ce n’est à confirmer l’individu dans sa position de clé de voûte du système économique : ami, tu dois consommer, consommer vert en suivant les étiquettes vertes et, parce qu’on t’a culpabilisé, tu vas aussi sauver la planète en réduisant ton budget carbone. Réduire nos émissions, atteindre des objectifs de réduction, résumer sa vie à des échanges de carbone, voilà qui ne contredit pas vraiment un monde qui cherche sans cesse la performance, la réduction des coûts, l’amélioration des flux, l’efficacité. Hier la croissance, aujourd’hui la réduction de nos émissions. Changement ?

Quant à l’action globale, ami consommateur, ne t’inquiète pas, car le Protocole de Kyoto a permis aux États d’abandonner la lutte au marché, forcément efficient. Pas n’importe quel marché : un marché spécifique, entouré de marchés dérivés où l’on peut s’échanger des certificats d’économie d’énergie et des « émissions évitées » dans le cadre des mécanismes de compensation. Des édifices que très peu de gens maîtrisent tant ils sont complexes, et qui rendent toutes les fraudes possibles. Compensation et certificats d’énergie sont deux belles foutaises, car basées sur des scénarios fictifs, un absurde fantasme d’ingénieur, la « neutralité carbone ».

L’essentiel, ce n’est pas d’émettre en excès, c’est de compenser. D’un clic de souris, j’ai transféré à un village béninois la responsabilité d’entretenir la petite forêt que j’ai contribué à financer, le temps, un demi-siècle, qu’elle ait absorbé mon billet Paris — New York. En espérant qu’il n’y ait pas d’incendie entre-temps. Changement ?

En réalité, le carbone est aujourd’hui un produit financier, une monnaie. Une ligne comptable permettant d’ajuster un actif et un passif (carbone). Rien d’autre. Pour pouvoir accéder aux médias et aux cabinets de la République, les écolos l’ont placé en porte-parole de tous les problèmes d’environnement.

C’est du suicide ! Car un jour le ras-le-bol de s’entendre dire « fais un geste », « ton café vaut 20 g (de carbone) » provoquera le désintérêt, au mieux. Pire, lorsque la valeur du carbone s’effondrera sur le marché européen, quand le nombre considérable de quotas détenus par les ex-pays de l’Est sera mis en vente, avant 2013. Alors, la valeur symbolique même du carbone et donc du changement climatique, et peut-être aussi de la crise écologique qu’on a placée dans son ombre médiatique, risquera de s’annuler. Et on aura perdu trente années de combats écologiques.

Un indicateur finit toujours par contraindre la réalité. Le PIB, comme le carbone. Que le peuple le reprenne en main, qu’il ne le laisse pas aux seuls « experts », pour en faire une arme contre le système économique. C’est le moment ! Une crise existentielle est un moment idéal pour briser des symboles, pour faire basculer d’un coup une société. L’écologie peut être une nouvelle utopie si elle ne tombe pas dans le travers des idées simplistes. Elle doit être d’abord de la politique, une politique des hommes. Elle est une science sociale. Un socialisme.





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Source : Courriel à Reporterre.

Frédéric Denhez vient de publier La dictature du carbone (Fayard).

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