Dubaï : voyage dans la ville la plus anti-décroissante du monde

Durée de lecture : 6 minutes

13 juillet 2013 / Anna Samuel (Reporterre)



Il n’a pas de pétrole, mais une ambition démesurée : l’émirat de Dubaï se veut toujours plus haut, plus fort, plus vendeur. Au prix d’une transformation radicale, et sans souci de l’environnement. Visite en treize photos.


- Reportage, Dubaï

Insolente Dubaï, sorte de Métropolis moderne bien décidée à devenir le centre commercial du monde. Havre de paix et de tolérance dans une région aux prises avec les guerres et le fondamentalisme, Dubaï est passée en une génération d’un tas de sable à un Miami oriental. Après avoir failli déposer le bilan en 2009, le Cheikh Al Makhtoum a fait appel à ses riches cousins et la croissance est repartie de plus belle : 5,4% en 2012 et 50 millions de passages dans son “hub” aéroportuaire.

Contrairement aux idées reçues, le pétrole ne pèse que pour 4% de son économie, et c’est sur l’immobilier que compte le Cheikh pour se développer. Car avec ses deux milliions d’habitants vivant sur 4 000 km2 (moins de la superficie d’un département français), l’émirat ambitionne d’accueillir l’exposition universelle de 2020. S’il l’obtient, il se relancera dans les folies que la crise a tout juste mis sur pause.

Dans Le stade Dubaï du capitalisme (2007), l’anthropologue urbain Mike Davis décrivait le Cheikhh comme un “magnétiseur hors pair” : “Maktoum a compris que si Dubaï voulait devenir le super-paradis consumériste du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud, l’émirat devait constamment aspirer à l’excès visuel et urbain”. Il y aspire toujours, y parvient parfois. Visite guidée.

« Le mot impossible ne fait pas partie du dictionnaire des leaders », tel est le slogan que le Cheikhh Al Maktoum a fait inscrire en lettre d’or, à côté de son portrait, dans le hall de Burj al Khalifa, la “plus haute tour du monde”.

Les touristes venus du monde entier sont amenés à admirer les silhouettes des gratte-ciels concurrents, qui, de Shanghaï à Toronto, n’ont pas atteint ce sommet : 828 mètres.

57 ascenseurs, un milliard d’euros, le poids en aluminium de cinq A380. La tour aligne aussi le record du plus bas salaire d’ouvrier, certains ayant été payés moins de quatre dollars par jour.

Le Dubaï Mall, plus “grand centre commercial du monde”, au pied de Burj Khalifa est grand comme cinquante terrains de foot, qu’il faut climatiser 24 heures sur 24. Cette ville dans la ville n’accueille pas seulement le “festival du shopping”, une patinoire et un aquarium, elle a aussi créé un quartier moyen-oriental. Quand les nouveaux riches sont lassés de la mode occidentale, ils pastichent leur propre culture.

“Ski Dubaï” inaugurée en 2005 semble déjà avoir blasé les touristes. La “station” de ski miniature, greffée à l’intérieur d’un centre commercial, propose luge et bobsleigh sur neige artificielle, et une ridicule piste de ski. Plus drôle à regarder qu’à pratiquer.

Il faut 700 kilowatts-heure d’énergie pour abaisser la température du désert à la piste de ski. C’est beaucoup ? Peu importe, Dubaï se fait actuellement construire une centrale nucléaire pour moins dépendre du pétrole.

Construire, sur la mer, une île en forme de palmier : telle est l’idée invraisemblable lancée par des promoteurs immobiliers à l’aube des années 2000. Aujourd’hui, The Palm est l’un des quartiers hype de Dubaï, et son hôtel Atlantis, au sommet de l’arbre, l’un des plus chics complexes privés de l’émirat. Les poissons ont disparu ? Pas grave, les autorités en réintroduisent.

L’un des 21 aquariums décoratifs introduisant au parc d’attraction de l’hôtel Atlantis qui promet de vous faire “revivre le mythe de l’Atlantide”. Raies manta, requins et poissons lions, tout est derrière la vitre, même l’épave de bateau et le plongeur. La venue d’un bébé baleine dans cet aquarium avait suscité une vive opposition et, après une pétition, il avait été remis en liberté. Entre illusion et réalité, le touriste ne sait plus où se situe la frontière, et c’est exprès.

Il n’a pas suffi d’extraire des millions de tonnes de sable du golfe Persique pour construire les fondations de Palm Island, l’île devient un archipel, des bras comme des tentacules viennent entourer le palmier. Siham, française installée à Dubaï depuis dix ans, vivant dans 350 mètres carré sur la Palm, ne met plus un pied dans ces bras de mer saumâtre, elle préfère la piscine privée de sa résidence.

Du haut de la Burj Khalifa, on voit les vestiges des fondations de The World, le projet de 263 îles artificielles représentant une mappemonde visible depuis l’espace. Faute de crédits, le projet a été stoppé, mais ses promoteurs espèrent le reprendre si Dubaï était sélectionné pour l’organisation de l’Expo Universelle de 2020. En attendant, des coraux ont dû être réimplantés le long des bancs de sable, car le chantier avait fait disparaître la vie sous-marine.

Burj Khalifa n’est pas seulement une tour, agrémentée d’un centre commercial, c’est aussi un quartier résidentiel autour d’un lac artificiel de douze hectares.

Et comme il reste de la place à côté de ce « downtown », l’émirat lance une ville nouvelle : Mohammed Bin Rashid City, qui annonce le plus grand centre commercial du monde, et un parc d’attraction autour du cinéma.

Sur la crique de Dubaï, d’antiques bateaux, les dhows, figurent ce qu’était le commerce au temps des pêcheurs de perle, l’activité qui a fait la première fortune de l’émirat.

Plus de 85% de la population de Dubaï est étrangère. Parmi ces immigrés, une majorité vient du sous-continent indien et effectue les basses tâches comme la livraison de marchandises, sous une chaleur étouffante.

Jumeirah Beach Residence, le quartier dernier né, s’est implanté tout près de l’usine de désalinisation. En bord de route comme partout, l’émirat a planté des bougainvilliers pour masquer la laideur de la vue. Ici, lorsqu’il y a des ennuis de pollution, les habitants n’en entendent parler qu’à la dernière minute, comme lorsqu’une décharge avait reflué en pleine mer en 2009.

Le Burj el Arab, seul hôtel 7 étoiles du monde, construit lui aussi sur la mer, ne se pénètre que sur réservation. Les touristes les moins fortunés se contentent d’admirer sa cambrure de voilier depuis la plage.

Personne ne semble craindre le tsunami imaginé par Gabriel Malika dans Les meilleures intentions du monde, le seul roman écrit en français sur Dubaï (Intervalles, 2011). Une fiction où la nature se vengeait des excès humains et remettait chacun à sa place.

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Au marché aux poissons de Shindaga, on ne sent pas encore les effets d’une pêche qui commence à dépasser les ressources du golfe. Le gouvernement a commencé à limiter la pêche des poissons de trop petite taille.

A côté du Dubaï International Financial Center (que les expatriés appellent par dérision Dubai International Food Court, tant le nombre de restaurants y est élevé), la City de Londres fait pâle figure. Ici, les avantages fiscaux attirent les banques du monde entier. Quelque deux cents Français s’installent ici chaque mois, en quête de croissance infinie.

Infinie, vraiment ?






Source : Anna Samuel pour Reporterre

Première mise en ligne le 6 juillet 2013.

Voir aussi : Le film qui montre la rapidité vertigineuse de la destruction de la nature, avec l’exemple de Dubaï.

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