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En Allemagne, la sortie du nucléaire ne se fera pas aisément

Le développement des énergies renouvelables implique des lignes à haute tension et des éoliennes géantes dommageables pour l’environnement. Et des centrales à charbon sont en construction outre-Rhin.


Il faut déjà naviguer une vingtaine de milles marins à partir de Norddeich, petit port au charme batave, à un jet de pierre des Pays-Bas, avant d’apercevoir, à l’horizon, les douze éoliennes du parc offshore Alpha Ventus. On soupçonne alors leur gigantisme. Mais ce n’est qu’au moment où le « Wind Force I » se positionne précisément sous l’une d’elles qu’on en prend la pleine mesure. Les pales de 60 mètres de long, qui tournent autour de leur axe, à 90 mètres au-dessus de l’eau, « nanifient » le bateau et ses passagers. « Et ce n’est que la partie visible, insiste Claus Burkhardt, le patron du projet pilote, dans lequel sont associés les géants E.ON, Vattenfall et le producteur régional EWE. Il faut encore ajouter les 30 mètres d’eau sous le bateau et les fondations, fixées à 40 mètres sous le plancher sous-marin. Au total, chaque construction mesure 220 mètres. »

Le ballet synchrone et étonnamment silencieux des douze géants évoque un film de science-fiction. Et, de fait, Alpha Ventus, c’est l’avenir. Celui du bouquet énergétique allemand. Dans le plan de sortie de l’atome, que le Parlement doit finir, cette semaine, de valider, l’éolien offshore joue un rôle primordial. Il bénéficie d’aides au financement de la banque publique KfW. Et d’une augmentation des tarifs garantis par la nouvelle loi sur les renouvelables, qui fixe un objectif de 35 % d’énergie verte dans la production d’électricité en 2020 (17 % en 2010).

On comprend facilement cette préférence : en pleine mer, le vent souffle plus fort, plus souvent. Les turbines peuvent y fonctionner à pleine capacité quelque 4.000 heures par an, contre 2.000 à terre. Fort de ses 60 mégawatts de capacité installée, Alpha Ventus produit chaque année de quoi approvisionner 50.000 ménages de trois personnes. L’offshore évite en outre, sur le continent, l’extension du phénomène de Verspargelung, un terme utilisé outre-Rhin pour dénoncer l’invasion des éoliennes, ces « asperges » géantes...

Des techniciens au pied marin

Mais ce n’est pas la voie de la facilité, loin de là. Claus Burkhardt expose un long catalogue des difficultés propres à la technologie : « Plus vous allez loin, plus la mer est profonde, plus l’installation est complexe et coûte cher. On est à 60 kilomètres des côtes, car il a fallu tenir compte du parc naturel et des lignes de transit des navires commerciaux. Pour rentabiliser des investissements aussi importants, 250 millions d’euros ici, les éoliennes doivent tourner le plus souvent possible, donc vous devez prévoir des systèmes redondants, pour qu’une panne à un endroit n’entraîne pas automatiquement un arrêt. Les personnels doivent non seulement avoir des compétences en électrotechnique, mais aussi être des marins . » Sans compter que le parc n’est pas toujours accessible, à cause de la météo, et que l’exploitation en haute mer implique une forte corrosion par le sel et de fortes contraintes mécaniques sur les structures.

Le gouvernement aimerait voir essaimer 5.000 éoliennes en mer du Nord et en mer Baltique d’ici à 2025-2030, ce qui assurerait une capacité d’au moins 25.000 mégawatts. Mais, même si cet objectif est atteint, la conversion énergétique du pays n’en sera pas pour autant acquise, loin de là. Une fois le courant produit au nord, encore faut-il le transporter jusqu’au sud industrieux du pays, là où il est consommé.

Or, dans les régions de transit, ça bloque. Petra Enders est une des opposantes les plus résolues aux nouvelles autoroutes de l’électricité prévues par Berlin - on parle de 4.500 kilomètres d’ici à 2020. Maire (gauche radicale) de Grossbreitenbach (2.800 habitants), elle conteste par tous les moyens juridiques la ligne à haute tension que planifie l’opérateur 50Hertz à travers la forêt de Thuringe, « coeur vert de l’Allemagne ». Pas vraiment une « eco-warrior » postcommuniste : elle reçoit à la mairie en petite robe noire, le visage souriant encadré d’anglaises. Mais, l’étude d’un universitaire sous le bras, elle assène un argumentaire visiblement rodé : « Cette nouvelle ligne n’est pas nécessaire. Il y a de nouvelles techniques qui permettraient de faire passer plus de courant dans les câbles existants. » Elle insiste sur les dangers pour la santé des riverains et le tourisme local.

Après avoir passé des vêtements plus sportifs, elle invite à une balade jusqu’au sommet de la colline de la Haube (811 mètres) pour constater les déjà nombreux outrages que la nature a dû subir dans la région. « La ligne à haute tension existante, la carrière de pierre, le tunnel que la Deutsche Bahn creuse pour ses trains rapides et les deux décharges où les roches seront entreposées. Cette nouvelle ligne haute tension, c’est la goutte qui fait déborder le vase. Ce ne sont pas les indemnisations de 40.000 euros par kilomètre du gouvernement qui nous rendront nos arbres. » Petra Enders remet en question la globalité du nouveau concept énergétique : « Il reste dans l’ancienne logique d’une production centralisée, qu’il faut ensuite transporter vers les lieux de consommation. Alors qu’il nous faut un grand nombre d’unités de production décentralisées. » Sur le modèle de Feldheim : un petit village du Brandebourg qui, après quinze ans d’expérimentation, est désormais autosuffisant et qui s’est débranché du réseau. Un parc d’éoliennes sur ce plateau venteux et une unité de biogaz alimentée par la coopérative agricole permettent l’autarcie et des factures allégées.

On comprend bien, toutefois, que le concept ne peut être généralisé à toute l’Allemagne, première puissance industrielle d’Europe. Matthias Kurth, président de l’agence fédérale chargée des réseaux, se montre tout aussi combatif que Petra Enders : « Je vous l’assure, ces nouvelles lignes haute tension sont absolument nécessaires, compte tenu des quantités de courant dont nous avons maintenant besoin. La nouvelle loi va simplifier et unifier les procédures d’autorisation des tracés. Ce qui réduira les possibilités de recours. Ce qu’il nous faut faire, bien sûr, c’est augmenter l’acceptation de la population à ces nouveaux projets d’infrastructures. Donc associer les citoyens dès le début des projets. »

Centrale au charbon et réservoir géant

Ce n’est pas E.ON qui prétendra le contraire. Parce que les renouvelables ne pourront pas compenser immédiatement les capacités du nucléaire et que de vieilles centrales conventionnelles sont progressivement arrêtées, il faudra bien de nouvelles centrales au gaz et au charbon. E.ON a commencé en 2007 la construction d’une centrale au charbon, à Datteln, au coeur de la Ruhr, région industrielle très densément peuplée, hérissée de cheminées. Datteln 4 est une centrale de 1.050 mégawatts, au rendement de 45 %, plus « propre » que les trois anciennes unités voisines qu’elle doit remplacer. Elle devait démarrer cette année, mais la justice, saisie par des riverains et l’ONG BUND, a gelé une partie du chantier en 2009.

Aujourd’hui, sur le site, Andreas Willeke, le patron du projet, est visiblement fier de faire visiter le coeur de l’usine et la tour de refroidissement (180 mètres). « En fait, tout est prêt à 90 %. Les turbines Alstom sont là. Pour éviter qu’elles ne s’oxydent, on a dû acheter des machines pour assécher l’air à l’intérieur. » Les affaires d’E.ON, qui a déjà investi 1 milliard d’euros, semblent s’arranger. Un nouveau plan d’aménagement - juridiquement béton -est en cours de préparation par les autorités locales. Mais Dirk Jansen, qui suit le dossier pour BUND, n’abandonnera pas si facilement : « La Rhénanie-du-Nord-Westphalie, qui affiche des objectifs très ambitieux en matière d’émissions de CO2, est pour l’instant lanterne rouge en Allemagne pour les renouvelables. Et que fait-on ? On investit dans des monstres comme Datteln 4. Désolé, ce n’est pas cohérent. »

Le syndrome Nimby (« not in my backyard ») touche aussi les infrastructures de stockage de l’énergie. Parce que l’électricité éolienne et solaire est par définition volatile, moins prévisible, il faut pouvoir la stocker quand on en produit trop, faute de quoi on déstabilise les réseaux. Les chercheurs travaillent à la mise au point d’un stockage sous forme gazeuse, mais, d’ici là, le procédé le plus éprouvé consiste à pomper de l’eau avec le courant excédentaire vers des réservoirs en altitude. En période de forte consommation, on relâche l’eau pour obtenir de l’électricité hydraulique. Las, le projet de réservoir géant d’Atdorf, dans la Forêt-Noire, se heurte, lui aussi, à de vives résistances, notamment, encore une fois, de la part de la puissante BUND, qui craint pour les espèces animales, végétales et les eaux souterraines. Du coup, l’Allemagne envisage désormais de stocker de l’énergie en Norvège, via de nouveaux câbles sous-marins. Les Norvégiens ont plus de place et savent qu’ils ne pourront vivre éternellement de leur rente dans les hydrocarbures.

Un défi citoyen

Le tournant énergétique allemand représente donc non seulement un immense défi technologique, logistique, organisationnel, mais, presque surtout, citoyen. Angela Merkel appelle d’ailleurs régulièrement à un engagement de chacun. Le fait que l’opposition (Verts et SPD) ait soutenu le paquet énergie, au Bundestag, va dans le sens d’un consensus national. Mais les Allemands vont-ils suivre ? Vont-ils surmonter leurs contradictions ? Une étude de la fondation Bertelsmann, début juin, concluait à une grande méfiance des citoyens à l’égard de leurs représentants. Près de 80 % des sondés souhaitent être plus impliqués, via des référendums locaux ou des initiatives populaires, particulièrement sur les projets d’infrastructures. Il faudra donc, aussi, beaucoup de pédagogie pour réussir la sortie de l’atome en dix ans. On peut penser que le pays, qui a mené à bien sa réunification en moins de vingt ans, saura se mobiliser. L’institut DIW, en mai, a publié une étude optimiste sur le formidable potentiel qu’offre la conversion du modèle énergétique, en termes de recherche, d’emplois et d’exportations futures. On entend d’ailleurs peu d’industriels se lamenter sur les nouveaux plans du gouvernement. En juin, Siemens a annoncé qu’il avait remporté son premier contrat en Chine : 21 éoliennes pour un parc offshore au large du Jiangsu. Et Nordex va, lui, équiper deux champs dans la région du Ningxia. La Chine est, de loin, le premier marché mondial pour l’éolien.


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