En Corée du sud, un projet de croissance verte conduit à un désastre écologique

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31 janvier 2014 / Nathanaël Rouny (Reporterre)

L’ancien président sud-coréen a lancé l’aménagement des quatre principaux fleuves du pays – Nak-dong, Han, Keum et Yeong-san. L’idée du démiurge sud-coréen était de doper la croissance économique nationale tout en régénérant l’environnement. Achevé en octobre 2011, le projet des « Quatre Fleuves » s’avère un désastre écologique.


- Séoul (Corée du sud), reportage

En 2009, l’alors président et homme d’affaires, Lee Myung-bak, avait décidé d’aménager les quatre principaux fleuves du pays – Nak-dong, Han, Keum et Yeong-san. Le démiurge sud-coréen voulait de doper la croissance économique nationale tout en améliorant l’environnement, au nom de la "croissance verte".

Le projet rencontra la vive opposition de la majorité de sa population – quelque 400 associations écologistes et citoyennes avaient engagé une action en justice dès 2010 pour stopper le projet –, de l’Église catholique (la Corée du Sud est l’un des pays d’Asie les plus chrétiens), et des autorités religieuses protestantes et bouddhistes (ordre Jogye). Un moine bouddhiste s’était même immolé par le feu sur les rives du Nak-dong, le 31 mai 2009, laissant une lettre adressée au président sud-coréen lui demandant d’« arrêter sans délai » le projet attentatoire à la vie des fleuves. Mais Lee Myung-bak (Parti Saenuri, conservateur) a réussi durant son mandat, de 2008 à 2013, à marqué le territoire sud-coréen de son empreinte.

Après avoir dû renoncer à la construction d’un canal traversant le pays du nord au sud sur 420 kilomètres, entre Séoul et Busan, celui que les Sud-Coréens ont surnommé « le Bulldozer » a lancé en 2009 le projet des « Quatre Fleuves » (Sadaegang) : la construction de seize barrages et retenues d’eau sur les fleuves Nak-dong – le plus long de Corée du Sud (525 km) –, Han (514 km), Keum (395 km) et Yeong-san (115 km). Ce projet comprend également la rénovation de cours d’eau, dont certains sont des affluents des quatre fleuves.

Les objectifs affichés par Lee Myung-bak étaient de lutter contre les ravages dus aux inondations et aux pénuries d’eau en cas de sécheresse, mais aussi d’améliorer la qualité de l’eau en draguant les sédiments présents au fond des fleuves, et enfin d’exploiter les rivages en y construisant notamment des installations touristiques.

Le chantier devait être l’emblème de la « croissance verte » sud-coréenne. Résultat ? Problèmes environnementaux graves, défauts de construction et importants surcoûts, sur fond de soupçons de corruption. Le coût final atteint environ seize milliards d’euros (22 200 milliards de wons), alors que le budget initial s’élevait à huit milliards d’euros.

- Photos du même site, avant et après les travaux -

Destruction irréversible des écosystèmes

Après aménagement, les quatre fleuves sont comme des cicatrices dans le paysage sud-coréen. Alors que leur lit dessinait auparavant des courbes naturelles, il suit désormais les tracés conçus par les ingénieurs, au prix de la destruction irréversible des écosystèmes locaux, de la faune et de la flore.

Des poissons sont morts par dizaines (photo du chapô) et des plantes aquatiques ont été dévastées lors du dragage des 523 millions de m3 de sédiments pour approfondir les cours d’eau. En outre, des phénomènes de re-sédimentation ont été observés au niveau de certaines retenues d’eau. Conséquence : des opérations de drainage, coûteuses, doivent être effectuées plus fréquemment que prévu.

Autre défaut majeur du projet : la construction des seize barrages aurait été bâclée. Quinze d’entre eux présentent des « signes de faiblesse », comme des fissures sur certains ouvrages en béton, qu’il faudra à terme réparer. Sans compter l’érosion des sols qui menace désormais leur solidité. L’existence de ces barrages a eu par ailleurs pour effet de détériorer la qualité de l’eau des fleuves en ralentissant son écoulement naturel.

L’eau stagnante, peu oxygénée, s’est vite révélée un milieu propice à la prolifération d’algues vertes, notamment le long des fleuves Nak-dong et Han, qui alimentent en eau plus de dix millions de sud-Coréens. Là encore, la faune et la flore aquatiques meurent à cause d’une auto-épuration insuffisante des cours d’eau.

Les huit barrages qui parsèment le Nak-dong seraient également à l’origine de l’inondation de terres arables et de l’endommagement de zones humides. Des chercheurs et des experts de l’environnement internationaux ont vertement critiqué les plans de Séoul, jusqu’à fustiger l’« irresponsabilité » du PNUE (Programme des Nations-Unies pour l’Environnement), qui a validé le projet.

Certains ont même proposé d’ouvrir les barrages en permanence, voire de les démanteler pour ramener les cours d’eau à leur état naturel... Au final, aucun des objectifs gouvernementaux n’a donc été atteint.

- Sur le fleuve Namhan : avant les travaux, pendant, et après -

La « croissance verte », un fantasme contradictoire

L’aménagement des « Quatre Fleuves » était le projet-phare du programme quinquennal (2008-2013) de « croissance verte à faible intensité de carbone » voulu par Lee Myung-bak pour dynamiser l’économie sud-coréenne au début de la crise économique et financière (voir un article où il expose sa "vision" : Lee Myung-bak, Croissance verte à faible intensité de carbone).

Alors que ce programme est aujourd’hui achevé, une commission d’enquête portant sur les dérives de ce projet pharaonique vient d’être lancée par le gouvernement de l’actuelle présidente, Park Geun-hye (Parti Saenuri). Une enquête judiciaire est également en cours. Elle devra indiquer s’il y a eu collusion, ou non, avec des entreprises de BTP sud-coréennes dans l’attribution des marchés. Des filiales des conglomérats (chaebols) Hyundai, Posco et Samsung, desquelles l’ancien président est proche (il a été président de Hyundai Construction de 1988 à 1992) sont concernées.

Le projet des « Quatre Fleuves » devait servir de vitrine à Séoul qui prévoyait d’exporter ce « modèle » dans les pays où les inondations et la gestion des ressources en eau posent problème (Thaïlande, Algérie, Maroc, Paraguay, etc.).

Beaucoup d’eau coulera sous les ponts avant que le dessein des dirigeants sud-coréens – suivi avec attention dans le reste du monde (notamment en France, voir le rapport d’information du Sénat – ne devienne réalité. Marotte des élites politiques et économiques mondiales, la « croissance verte » dont la Corée du sud devait être l’étendard, apparait un fantasme : la recherche de la croissance économique s’opère au détriment de l’environnement. La « Corée verte » n’est pas encore pour demain.


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Source : Nathanaël Rouny pour Reporterre

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