En Italie, le projet Lyon Turin transforme la vallée de Suse en zone militaire

18 octobre 2013 / Andrea Barolini (Reporterre)



Le gouvernement italien maintient la pression pour faire avancer le projet de LGV Lyon-Turin. Dans la vallée de Suse, là où doit être creusé le tunnel, l’armée se comporte en force d’occupation face à la résistance des habitants. Une grande manifestation a lieu à Rome samedi 19 octobre.


- Reportage, Vallée de Suse (Italie)

En parcourant la vallée de Suse, entre Turin et le tunnel du Frejus, où se situe le chantier de la LGV Lyon-Turin, on ne voit pas de grues, de camions ou de bétonnières. Le chantier est en fait bien caché. Son entrée se présente comme un grille d’acier, derrière une courbe de l’autoroute A32 qui conduit en France. Elle se niche dans le bois de Salbertrand, à 25 kilomètres au nord du village de Suse. Mais on peut ni s’y garer, ni s’y arrêter, ni descendre. Le lieu est défendu jour et nuit par une nuée de policiers et nombre de soldats.

Naguère vallée calme et touristique, la vallée de Suse ressemble maintenant à une zone de guerre. « Depuis plusieurs mois, 400 militaires anti-émeute surveillent les travaux dans un territoire où la ville la plus importante ne compte pas plus de 7 000 habitants », explique à Reporterre Doriana Tassotti, activiste du mouvement No TAV, qui regroupe les opposants italiens au projet de ligne à grande vitesse (LGV) entre Lyon et Turin. « Il y a des barrages de police partout. On peut être contrôlé jusqu’à quatre fois par jour. Il s’agit d’une vrai militarisation de la vallée. Mais, surtout, c’est la preuve que l’Etat ne veut pas dialoguer. Il a choisi les armes et les matraques ».

« Les policiers font aussi des perquisitions dans nos habitations. Mon restaurant a été fouillé », raconte Nicoletta Dosio, enseignante retraitée qui lutte depuis vingt ans contre la LGV.

« Dans le Val de Suse, la plupart de la population est opposée au projet de la LGV. Mais même ceux qui ne sont pas engagés dans le mouvement No TAV n’aiment pas la présence des militaires, c’est clair », poursuit Tassotti. Les rues des villages du Val de Suse, en effet, ne sont pas seulement envahies par les policiers et les carabinieri. L’Etat italien est allé jusqu’à décider d’utiliser [les chars Lince, des véhicules qui ont été utilisés par l’armée au Liban et en Afghanistan.

Les habitants craignent de revivre ce qui s’est passé en 2011, lorsque des manifestations ont été le théâtre d’une forte répression policière. « J’ai vu les militaires tirer des lacrymogènes à hauteur des manifestants, même s’il y avait des enfants. On a recueilli des dizaines de douilles sur lesquelles il y avait marqué le sigle CS. Il s’agit d’un gaz interdit dans les guerres internationales, mais qui est bien utilisé par la police. J’ai encore quelques douilles chez moi », ajoute l’activiste.

Le « CS », des initiales de Corson et Stoughton, chimistes qui ont synthétisé la molécule, aussi appelé gaz lacrymogène ou aérosol de gaz poivré, est souvent employé comme agent antiémeute. Depuis 1997, il a été interdit dans les conflits internationaux par la Convention sur les armes chimiques de Paris.

Pour l’Etat, la présence massive de la police - qui selon le mouvement No TAV coûte aux caisses publiques jusqu’à 90 000 euros par jour - est justifiée par la nécessité de défendre les infrastructures du chantier. Et notamment la « taupe » : un gigantesque excavateur mécanique, d’un diamètre de six mètres et demi, qui a été amené au début du mois d’août en Val de Suse (coût : dix millions d’euros, « tandis que dans la vallée l’hôpital est sur le point d’être fermé à cause du manque de financements », dénonce Dosio).

Pour l’instant, toutefois, cette immense fraise, selon les « No TAV », n’a pas encore été utilisée. Début octobre la « queue » a été livrée par un interminable convoi d’un kilomètre de longueur sur l’autoroute.

En outre, les travaux seront fortement retardés, à cause du risque de crise politique en Italie. Dans les dernières semaines le gouvernement aurait dû participer à une réunion décisive pour donner le feu vert aux financements, mais la démission du ministre des Transports Maurizio Lupi (présentée, puis retirée ensuite) a fait annuler cette réunion.

L’écrivain De Luca a pris position

Pourquoi alors cette nécessité d’une militarisation de la vallée ? Est-ce qu’il y a vraiment des risques du point de vue de l’Etat ?

Il faut dire que la « température » en Val de Suse est montée ces dernières semaines, notamment à cause de l’intervention de la justice italienne. Selon l’hebdomadaire l’Espresso, les juges craignent la possibilité que des personnes qui ne font pas partie du mouvement veuillent s’infiltrer pour utiliser la lutte contre la ligne ferroviaire « comme un objectif politique pour appliquer les méthodes apprises dans d’autres contextes ».

Avec ces motivations, le procurateur de Turin, Gian Carlo Caselli a fait arrêter des dizaines de suspects. « Je connais très bien les arrêtés », réplique Tassotti. « Il ne s’agit pas du tout de terroristes ou d’insurrectionnalistes. Ce sont des amis de mes fils. C’est pour ça que j’ai adressé une lettre à Monsieur Caselli, qui est un juge très connu et très respecté en Italie, pour lui demander des explications. Et pour lui souligner qu’il serait mieux de se concentrer sur le risque d’infiltrations de la mafia dans le business de la LGV. Mais il m’a répondu avec une lettre très sarcastique... ».

Le 19 octobre une manifestation nationale des « mouvements italiens » est prévue à Rome. Il s’agit d’une mobilisation qui a été considérée de la part des media italiens comme un défilé No TAV.

En réalité les 20 000 manifestants attendus dans la capitale italienne font partie de plusieurs organisations, qui luttent pour des buts très différents. Le mouvement No TAV précise qu’il n’a pas organisé la manifestation : « Oui, plusieurs d’entre nous seront à Rome. On verra nos drapeaux. Mais il ne s’agit pas d’un défilé de notre mouvement. Je crains que le but soit d’attendre des désordres pour nous discréditer », explique encore Doriana Tassotti.

De plus, il y a quelques semaines le célèbre écrivain italien Erri De Luca, dans une interview à l’Huffington Post a déclaré être « convaincu que le Lyon Turin est un projet inutile. Je continue de penser qu’il est juste de le saboter ». Il a ajouté au quotidien La Repubblica, « les paroles ne suffisent pas, un intellectuel doit être cohérent et mettre ses idées en pratique ». Après ces déclarations, une enquête préliminaire a été ouverte contre De Luca pour incitation au sabotage.

Un autre personnage très connu de la culture italienne, le philosophe Gianni Vattimo, soutient (partiellement) l’écrivain. Dans une interview au quotidien Il Fatto Quotidiano, il a déclaré que « défendre l’environnement et l’air qu’on respire est un droit qui justifie la lutte ».

Reporterre a expliqué les risques environnementaux liés au projet de la LGV : sous la montagne dans laquelle est censée passer la ligne ferroviaire, des chercheurs indépendants ont trouvé des matériaux très dangereux pour la santé publique, tels que l’amiante et l’uranium.

« Mais les problèmes sont liés aussi à la géologie », explique Dosio. « Le chantier est juste à la base d’un vieux éboulement de la montagne qui est soumis régulièrement à un monitorage par la société qui gère l’autoroute. Et ces analyses ont confirmé que, tôt ou tard, des écroulements se produiront ».

De plus, la montagne est très riche en eau : « Certains villages resteront sans approvisionnement. Et savez-vous ce qu’ils ont répondu ? Qu’ils délivreront l’eau avec des citernes ! », ajoute Tassotti.

La présence de l’eau, en effet, est bien connue même par la société chargée des travaux, qui a dû perforer un tunnel supplémentaire (240 mètres de longueur et 70 centimètres de largeur) pour la canaliser. Les No TAV ont déposé à ce propos une plainte auprès du parquet de Turin. La lutte continue aussi dans les tribunaux.




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Source : Andrea Barolini pour Reporterre.

Photo : Claudia Griglio.

Lire aussi : En Italie, le mouvement contre le Lyon-Turin ne faiblit pas.


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