Equitable

Durée de lecture : 3 minutes

21 janvier 2011 / Yves Jaffrenou

« Malgré ses défauts, ses insuffisances et parfois ses hypocrisies, la notion d’échange équitable rend compte du désir de rompre avec l’exploitation du partenaire le moins développé »


De même que la morale et l’éthique forment un binôme, de même sommes-nous presque nécessairement conduits à considérer sous un même regard la justice et l’équité. Il y a une formule de Victor Hugo qui dit : « Qu’y a-t-il donc au dessus de la justice ? L’équité. »

Pourquoi « au-dessus » ? Parce que la justice est un système de lois, un code – et heureusement qu’il est là ! – qui évolue plus lentement que la perception que nous avons de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas – ou plus. L’adaptation du code a toujours un temps de retard sur les sensibilités, comme un programme scolaire en science par rapport à la recherche ou en histoire par rapport aux événements en train de se dérouler. C’est dans cette différence – entre ce que dicte le droit et le sentiment qu’on a du juste et de l’injuste – que se situe l’équité.

Dans nos sociétés à évolution rapide, les changements, les petits rafraichissements et ravalements de la justice paraissent encore plus lents. Les palais au fronton de style grec, l’apparat des magistrats, les effets de manche des avocats, le langage fixé, sinon figé, par les textes juridiques, tout cela laisse l’impression d’un temps qui ne bouge pas, d’une pensée immuable, de plus en plus inadaptée à un présent toujours mouvant.

Dans l’Antiquité, l’équité consistait à répartir entre les guerriers, selon la hiérarchie reconnue de tous, les biens des peuples vaincus et parmi ces biens, autant que l’or et les chevaux, les hommes et les femmes dont on faisait des esclaves.

Au temps des colonies, la pensée européenne des Lumières était universaliste certes, mais les peuples colonisés n’accédaient à une humanité pleine et entière qu’à la condition d’accepter notre mode de vie et les valeurs qui étaient les nôtres. Le tribut qu’ils eurent à payer fut très lourd : subir une mue identitaire et subir des échanges commerciaux dictés par les seuls intérêts du colonisateur… jusqu’à l’esclavage, cette fois encore.

Mais il s’agit là d’une analyse moderne. Jusqu’au milieu du siècle dernier il semblait équitable, à quelques exceptions près, que ces peuples « sauvages » et dans « l’enfance de l’humanité » servent le civilisé, c’est-à-dire l’Européen, avec en retour, de la part de ce dernier – du maître –, un devoir d’apprentissage.

La notion contemporaine de commerce équitable révèle les bouleversements actuels de la conscience. Nous pouvons lire dans cette expression la fin de l’eurocentrisme en tant que dogme absolu, même si, bien sûr, dans les faits, beaucoup des rapports entre le Nord et le Sud continuent d’être très inégalitaires et ce, en notre faveur. Tant que nous trouvions ce rapport normal – je dirai même naturel –, la notion d’équité ou d’iniquité ne pouvait pas même venir à l’esprit des Occidentaux.

Malgré ses défauts, ses insuffisances et parfois ses hypocrisies, la notion d’échange équitable rend donc compte du désir de rompre avec l’exploitation du partenaire le moins développé – le moins développé selon nos critères –, de remplacer le rapport d’assistanat et de tutelle charitable par celui de partage, de dignité et d’égalité reconnues entre les autres et nous, dans les différences de chacun.

Régis Debray a proposé que nous fassions de Haïti une nation « pupille » des pays riches. Un écrivain haïtien de ses amis a mis l’accent sur la maladresse et l’ambiguïté du terme. Ce qui paraît équitable, selon notre approche contemporaine, c’est que chacun, partout, puisse vivre de son travail, sans qu’une lourde partie du labeur des uns serve à gonfler démesurément le superflu des autres.




Source : Courriel à Reporterre.

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