Explication de dette

10 décembre 2010 / Jean Gadrey

Sachant que la dette s’est accrue du fait de la baisse de la fiscalité sur les hauts revenus, que faut-il faire pour réduire la dette ? Eh oui, augmenter la fiscalité sur les hauts revenus. L’économie n’est pas si compliquée qu’on veut vous le faire croire.


J’ai terminé une conférence récente sur la crise par de brèves considérations sur la crise des dettes publiques. Je les reproduis ici. Cela n’apprendra rien aux spécialistes de cette question vu que je m’inspire de leurs travaux. Mais ceci n’est pas un blog de spécialistes…

La dette devient un mécanisme potentiellement destructeur d’économie et de société lorsqu’elle passe par les marchés financiers, ce qui s’est produit depuis les années 1980.

D’abord, les marchés financiers, qu’est-ce que c’est ? On nous les présente comme des entités abstraites fétichisées ou comme des phénomènes climatiques auxquels il faudrait s’adapter (Alain Minc). Plus prosaïquement, ces marchés sont faits, du côté des prêteurs, d’acteurs bien précis, à savoir principalement des grandes banques, des sociétés d’assurance, des fonds de pension et des fonds de placements spéculatifs, les « hedge funds ». Ils peuvent être nationaux ou étrangers. Pour la France comme pour la zone euro, ils sont aux deux tiers étrangers.

En France comme presque partout ailleurs, la dette prend son essor dans les années 1980, à l’époque des débuts de la libéralisation financière. Elle passe de 20 % du PIB en 1980 à 35 % en 1990, avant que sa croissance ne s’accélère à partir de 1991 jusqu’à atteindre 60 % sous le gouvernement Juppé en 1997 et 64 % en 2007 avant la crise. On devrait atteindre 83 % en 2010, soit la moyenne de la zone euro.

Le mécanisme infernal de la dette, tel qu’il fonctionne depuis les années 1980, peut se résumer très simplement selon une séquence en quatre temps :

1) les gouvernements renoncent délibérément à lever des impôts pour financer les dépenses. C’est la vague néo-conservatrice du « moins d’impôts », portée par les plus riches et leurs alliés politiques. Ces réductions d’impôts bénéficient pour l’essentiel aux 10 % les plus riches (elles sont faites pour cela) et aux entreprises, surtout les plus grandes dont on sait qu’elles paient nettement moins d’impôts que les PME.

2) Ces mêmes gouvernements, qui ont privatisé et dérégulé la finance, empruntent alors aux marchés financiers, C’EST-A-DIRE EN GROS A CEUX QUILS ONT RENONCE A TAXER, les plus riches, les investisseurs privés. Les idéologues du MEDEF adorent stigmatiser les « risquophobes », mais leurs amis des marchés financiers en font partie : ils prêtent à des taux subprime aux États les plus endettés, jusqu’à 8 % voire 10 % par an pour les prêts à dix ans, soit à peu près les mêmes taux usuraires que ceux qu’ont subis les ménages américains pauvres à l’apogée de la crise du financement immobilier.

3) Le « service » des intérêts opère ensuite un transfert de richesse au bénéfice des détenteurs des titres de la dette, LES MEMES QUE PRECEDEMMENT, et renforce ainsi une seconde fois leur pouvoir économique et politique et leur richesse. La dette politiquement organisée et passant par les marchés financiers est donc un mécanisme de double dividende en faveur des plus riches et des grands actionnaires et investisseurs de tous pays.

4) Et pour couronner le tout, ces marchés et investisseurs de plus en plus puissants, parce qu’on leur a offert le pouvoir sur un plateau, imposent aux États endettés de nouvelles coupes budgétaires, des réformes des retraites et des mesures de gels de salaires. En deux mots : l’austérité, pour éviter, dans la logique de ces marchés, des notes dégradées, des taux d’intérêt en forte hausse, et finalement la quasi-impossibilité de rembourser la dette, comme pour les pays pauvres du Sud de la planète.

C’est donc le choix politique 1) de ne pas couvrir suffisamment les dépenses par des recettes pour favoriser les hauts revenus et 2) de mettre l’État sous la coupe de la finance privée internationale et de la logique des actionnaires et des spéculateurs qui a créé de toutes pièces la dette accumulée, qui devient aujourd’hui un instrument de coercition contre les peuples.

Voilà pourquoi, pour réduire le pouvoir de ces marchés, il faut associer aux mesures de contrôle et de « socialisation de la finance », que j’ai évoquées au cours de cette conférence et qui sont prioritaires, LA HAUSSE DES RECETTES PUBLIQUES selon un principe simple : faire contribuer d’abord ceux que le double dividende de la dette a enrichis au-delà de toute mesure depuis 25 ans.

Il suffirait en France d’annuler les baisses d’impôts et les niches créées depuis 2000 pour retrouver des niveaux de dettes sans risque et des moyens d’action additionnels, sans même parler de l’effet positif qu’aurait la suppression mondiale des paradis fiscaux dont on estime qu’ils coûtent entre 30 et 40 milliards d’euros par an aux finances publiques françaises.

Un rapport parlementaire de juin 2010, présenté par Gilles Carrez, député UMP, estime que les réductions ou « niches » ou exonérations d’impôts et de cotisations sociales accordées depuis 2000, au bénéfice pour l’essentiel des plus riches et des entreprises, représentent pour le budget de l’État un manque à gagner annuel compris entre 100 et 120 milliards d’euros, soit 5 à 6 % du PIB. Il y a là largement de quoi organiser une relance « durable », une réduction des inégalités et le retour à des déficits publics raisonnables.

C’est également le cas d’autres pays européens endettés, qui disposent tous des moyens de s’en sortir. Surtout si par ailleurs on desserre l’étau des marchés financiers et si l’on parvient à ce que la BCE se comporte comme une institution sous contrôle public capable d’aider vraiment les pays européens en difficulté (du fait de l’irresponsabilité de leurs banques mais aussi des politiques de classe qui y ont été menées). Sans imposer à leurs peuples une cure d’austérité punitive qui risque fort de les plonger dans des difficultés plus graves encore.




Source : http://alternatives-economiques.fr/...

Lire aussi : La vraie dette http://www.reporterre.net/spip.php?...



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