Gaz de schiste : les pétroliers parlent aux pétroliers

Durée de lecture : 6 minutes

13 juillet 2011 / Marie-Paule Nougaret

A chaque catastrophe industrielle sa leçon : Seveso, Sandoz, Deep Horizon... Qu’il serait utile de tirer à propos des gaz de schiste.


En matière de pollution on progresse par les accidents dans les pays riches dits du nord : le classement Seveso 1 et 2 des industries dangereuses ne fut que la première d’une série de dispositions nées d’un désastre, en l’occurrence l’explosion de l’usine Icmesa de Seveso en Italie, le 10 juillet 1976, entraînant la dispersion de 1 à 5 kg de dioxines et la mort des 3.300 animaux non évacués.

L’incendie de l’usine Sandoz à Bâle, le 1er novembre 1986, avec déversement de 1.200 t de pesticides dans le Rhin, nous vaut l’obligation de prévoir des bassins de rétention de l’eau de lutte contre les feux chimiques. La désintégration de l’usine AZF à Toulouse, le 21 septembre 2001 – trente morts - nous a donné les CLIS : commissions locales d’information et de surveillance, dans lesqsuelles les associations voisines d’installations à risques obtiennent des autorités une certaine information. Enfin la marée noire causée par BP, dans le Golfe du Mexique, du 20 avril au 15 juillet 2010, inspire largement "les hydrocarbures de roche mère en France", rapport provisoire officiel d’avril 2011, lisible sur Internet, mais qui ne s’adresse en fait pas à la population.

Le monde entier a pris un cours accéléré sur les forages pétroliers avec la lettre adressée à Tony Hayward, PDG de BP, par le sous-comité des vérifications et des investigations de Chambre des Représentants des Etats-Unis le 14 juin 2010. Il s’agit d’une convocation à s’expliquer sur cinq erreurs graves lors de l’achèvement du puits Macondo à partir de la plate forme Deep Water Horizon, si mal engagé qu’on l’appelait « le puits du cauchemar » à la veille de sa destruction.

Le matin même du 20 avril 2010, une équipe de Schlumberger venue effectuer pour l’ultime coulée de ciment un test acoustique dans la conduite, 3.000 m sous le niveau de la mer, s’est vue décommander son travail - il y avait déjà 43 jours de retard, et le loyer de la plate-forme coûtait cher.. Ces hommes ont repris l’hélicoptère à temps : avant le surgissement des profondeurs d’un gaz très détonant (11 morts, 17 blessés). L’écoulement de brut rougeâtre allait plonger les riverains du Golfe durant des mois dans les effluves de benzène, cause de leucémie, qui s’élève du pétrole très naturellement.

Ce n’est pas chez nous que cela se passerait ainsi, pouvait-on penser discrètement en France ; ici la sécurité vient d’abord. Et c’est bien cette chanson que reprend le rapport sur les gaz de schistes, alias "de roche mère", un bien joli nom : si on s’en donne les moyens, on peut installer des conduits propres et étanches dans les réserves d’eau pure pour aller chercher du pétrole ou du gaz en dessous. Quand on veut, on peut. La réglementation française « a démontré son efficacité : sur 2000 puits pétroliers forés dans le bassin parisien, un seul puits foré dans les années 1990 s’est révélé légèrement fuyard bien que fermé et a conduit à une légère contamination de la nappe phréatique ».

Au reste « si l’on souhaite aller plus loin » et les auteurs du rapport le préconisent, il suffit d’ « exiger l’installation de piézomètres dans les nappes phréatiques traversées par les forages ». Un piézomètre mesure la pression de l’eau dans le sol, et permet d’en extraire à des fins d’analyse. Passons sur la contradiction « on ne pollue pas, mais on mesure cette pollution », qui montre un doute de bon aloi. Hélas le problème ne se résume pas à une question de forage ou de génie civil.

On sait mal nettoyer l’eau salie par les hydrocarbures. Un système naturel s’en charge : les zones humides. Des bactéries capables de digérer les dérivés de pétrole y agissent en symbiose avec les plantes, actionnées par le soleil, comme chacun sait. Mais les ingénieurs finissent par l’oublier. Le sentiment grandit dans la population de notre dépendance radicale à l’égard de la végétation et de l’eau de source. A l’heure où le déboisement avance onze fois plus vite que le reboisement chaque année. A l’heure très sèche où le Midi boit l’eau du Rhône, quand les poissons du même fleuve restent interdits à la consommation, pour cause de PCB* archi-cancérigènes, bannis très lentement de 1979 à 1987, grâce à l’entêtement insupportable des écolos.

Certes le monde vivant commence à pénétrer dans les calculs. En 1988, un ingénieur des ponts, chargé de concevoir les projets sur la Loire, pouvait demander à une journaliste, votre serviteur : « en quoi ça dérange les loutres que je bétonne les rives de l’Allier ? ». EDF aujourd’hui compte les poissons dans ses barrages. Mais la conscience de l’interdépendance n’oriente pas encore la réflexion ni l’action des autorités.

Le laboratoire de toxicologie industrielle des Arts et Métiers a fermé : on ne trouve pas de partenaire privé pour le financer ; on y étudiait par exemple les effets de l’ingestion de nano particules. Quant à la toxicochimie qui explique comment le benzène génère la leucémie, elle se porte encore plus mal. Les auteurs du rapport sur les hydrocarbures de roche mère montrent une certaine naïveté quand ils proposent de n’employer, dans l’eau injectée pour remonter les gaz, que des produits chimiques sans danger : à haute température dans le sous-sol et sous pression, se formera un réacteur chimique explique le professeur André Picot : on saura ce qu’on injecte, pas trop ce qui va sortir (voir son rapport).

Ensuite de toutes façons, il faut essayer de traiter l’eau utilisée, ce qui passe par une phase de décantation et là, bien sûr, on aura droit au benzène. Alors même si on en respire tous les jours, avec le super 98, dans les stations services, si on se gorge de pétrole sans vouloir savoir d’où il vient, si on peut faire tout mieux que les Américains y compris intéresser les populations locales financièrement, si ce n’est pas très rationnel ; l’opposition aux gaz de schistes ne peut que grandir, à cause du sentiment, quasi religieux désormais, de la fragilité de nos conditions de vie. En matière de pollutions on sait qu’on n’obtient rien facilement.




Source : Courriel à Reporterre.

L’auteur : Marie-Paule Nougaret est journaliste. Elle a publié La Cité des plantes chez Actes Sud. Son blog.

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