Hubris lubrique

Durée de lecture : 2 minutes

18 mai 2011 / Hervé Kempf

« Il était inimaginable qu’un des pays les plus avertis en matière technologique connaisse une catastrophe nucléaire. Il était inimaginable que le directeur d’une institution clé de l’ordre capitaliste et candidat putatif à la présidence d’un des premiers pays du globe chute dans une incertaine affaire de moeurs. Mais c’est arrivé. Y a-t-il une relation entre ces deux événements inimaginables ? Oui, car ... »


Ainsi des événements « complètement inimaginables » (selon l’expression de Jacques Repussard, de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, le 5 mai) surgissent du néant de l’impossible. Il était inimaginable qu’un des pays les plus avertis en matière technologique connaisse une catastrophe nucléaire. Il était inimaginable que le directeur d’une institution clé de l’ordre capitaliste et candidat putatif à la présidence d’un des premiers pays du globe chute dans une incertaine affaire de moeurs.

Mais c’est arrivé.

Y a-t-il une relation entre ces deux événements inimaginables ? Oui, car ils participent d’une même logique, celle de la « démesure », ou hubris, selon un concept grec antique. L’hubris désignait l’orgueil qui pousse l’être à dépasser la mesure, à vouloir au-delà de ce que le destin lui a assigné. Cette idée résonne de nouveau fortement dans notre culture : car celle-ci fait preuve d’une avidité inextinguible alors même que la biosphère atteint sa limite d’absorption sans dommage des effets de l’activité humaine.

Cette avidité s’observe par l’ampleur de la consommation de matières premières, des émissions de gaz à effet de serre, de la disparition des espèces, de l’artificialisation des sols,... Elle se nourrit de la croyance que la technologie pourra compenser ou éviter le dommage. Jusqu’à ce que l’accident survienne, entraînant des conséquences pires que le mal qu’elle devait éviter.

Mais cela n’est qu’une partie de l’histoire. Derrière la prédation frénétique, il y a le désir humain. Dans le capitalisme finissant, ce désir s’est affranchi des ressorts métaphysiques grâce auxquels la majorité des cultures le bornaient. En généralisant la marchandisation, il a même établi un trafic sexuel sans précédent historique, et qui réduit l’homme ou la femme au rang d’objet. L’oligarchie, au sommet d’une société humaine profondément inégale, est la plus soumise à cette avidité insatiable, tout en prétendant en faire le standard enviable d’une vie réussie. Les Grecs associaient à l’hubris son châtiment, la nemesis, ou destruction : l’excès du désir de pouvoir, d’argent, de sexe, conduit à la catastrophe pour celui qui en est le jouet.

La réflexion écologique n’a qu’à peine examiné les racines psychologiques de la destruction. Mais l’inimaginable nous enseigne déjà quelques austères leçons. Il nous faut réapprendre les limites, et tenter de découvrir, derrière l’indispensable sobriété, ce que signifie le mot vertu. Et puisque le pouvoir est en cause, exiger de ceux qui se veulent nos mandataires le sens du devoir qu’appelle la responsabilité à laquelle ils aspirent.




Source : Cet article est paru dans Le Monde daté du 18 mai 2011.

18 juillet 2019
De l’urgence de débattre au sein du mouvement écologiste
Édito
6 juillet 2019
Reporterre sur Radio Suisse : Amazon, ça suffit
Hors les murs
25 juillet 2019
Éradiquer les punaises de lit, une véritable guerre des nerfs
Enquête




Du même auteur       Hervé Kempf