Il jouait du piano pour la liberté

Durée de lecture : 3 minutes

16 janvier 2015 / Barnabé Binctin (Reporterre)



Il ne joue pas du piano debout, mais le message est le même, un message de paix et de liberté. Improvisé, nocturne et ouvert à tous, le concert de l’artiste allemand Davide Martello donne une autre note à la commémoration, place de la République.

22 h, mercredi 14 janvier. Une semaine exactement après le massacre de Charlie Hebdo. Encore trop tôt pour prendre du recul, les journées sont longues, épuisantes. En quittant le bureau, des pas vagabonds nous mènent vers la place de la République. Trajectoire presque inconsciente, comme portée par le poids des mots qui imprègnent l’esprit occupé : partout des hommages, partout des récits, partout des souvenirs, partout des questions. Et celle-ci, parmi d’autres : qu’est donc devenue cette place de Paris, lieu principal de la dite “insurrection républicaine”, squattée depuis une semaine par les camions-télé des plus grandes chaines d’informations mondiales, espace d’expression populaire chaque jour réapproprié et plus que jamais symbole des libertés. Qu’est devenue la place de la République, une semaine après le drame ?

Ce mercredi soir, elle est un eldorado de musique. Un piano, des touches bleues fluorescentes, dix doigts défilant sur le clavier, et la lancinante mélodie comme force de rassemblement. Une force irrésistible. Une quarantaine de badauds, des jeunes et des vieux, des grands et des petits, des gens avec des écharpes et d’autres avec des bonnets, des chiens en laisse et des chiens sans laisse. Certains s’improvisent photographes et tournent autour de la scène improvisée sur le bitume, à quelques mètres de la statue où se mêlent crayons en carton, brassard noir et innombrables pancartes « Je suis Charlie ».

L’air est envoûtant, calme. Éveille une nostalgie douce et commémorative. La petite foule fait corps, silencieusement, autour de la musique. C’est un moment serein. Entre chaque morceau, un spectateur s’avance et glisse un mot, une pièce ou un sourire. L’homme continue de jouer, après s’être frictionné les mains. Cela fait dix minutes, vingt minutes, trente minutes. Il n’y a plus de température.

Un journaliste de NBC nous révèle l’identité du musicien. Davide Martello. Il l’a reconnu, deux ans après l’avoir rencontré sur la place Taksim. Fasciné, il raconte comment les notes avaient éteint subitement les violences qui animaient alors la place d’Istanbul, épicentre des contestations turques au printemps 2013.

L’artiste s’est aussi retrouvé à Kiev et à Donietsk, ou à Cologne, lors d’une démonstration de hooligans. A chaque fois, son piano qu’il promène à vélo désamorce la tension ambiante. « La musique permet d’apaiser, elle interpelle », nous dit-il simplement.

Arrivé dans la journée en provenance de Berlin, le pianiste cosmopolite a joué toute la soirée, pendant quatre heures. « Tout le monde ne parle que de ça, dans le monde entier », glisse-t-il comme pour justifier sa présence dans la capitale. Après plusieurs rappels, le froid finit par avoir raison de ses mains nues. Un enfant supplie un dernier morceau. Imagine, de John Lennon.

Vidéo Imagine from Reporterre on Vimeo.

L’homme enfourche sa bicyclette et repart avec son piano, dans la nuit. Demain, il faudra recharger l’instrument, alimenté par des panneaux solaires. Afin de pouvoir rejouer, même heure, même place. Le deuil offre souvent des moments de très grande beauté. C’est ainsi que hier soir, Charlie a rencontré l’esprit de Gandhi dans les mains de Beethoven.


Voir aussi : Le petit reportage-vidéo réalisé justement par la chaîne NBC, hier soir





Lire aussi : Des rappeurs chantent pour Notre-Dame-des-Landes

Source, photos et vidéo : Barnabé Binctin pour Reporterre

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