L’Académie des sciences prône la domestication numérique

7 mars 2013 / Divina Frau-Meigs, Sophie Jehel, Christine Menzaghi, Christian Gautellier



L’Académie des sciences vient de rendre un avis sur « l’enfant et les écrans ». Sous prétexte de modernité, c’est en fait l’assujettissement aux écrans qui est encouragé.


L’Académie des Sciences a rendu il y a peu son dernier avis sur « L’enfant et les écrans ». Instructif ? Pas du tout, répondent certains universitaires, qui contestent le contenu et la méthode. Divina Frau-Meigs, sociologue des médias, Sophie Jehel, maître de conférences, Christine Menzaghi membre de La Ligue de l’enseignement et Christian Gautellier, membre de l’association Enjeux e-médias, signent ensemble cette tribune.

On aurait pu se réjouir du fait qu’une institution telle que l’Académie des Sciences se préoccupe d’une urgence sociale telle que la relation des enfants et des écrans. Las, l’avis rendu public le 17 janvier 2013 aborde des questions de société et des questions d’éducation complexes de façon réductrice et discutable. Il navigue entre une adresse aux pouvoirs publics et des recommandations destinées aux enfants eux-mêmes et à leurs parents.

Qu’en est-il de ces fameuses recommandations qui ouvrent l’avis au lieu de le clore ? Elles reposent sur des oppositions binaires qui reproduisent les blocages du passé sans les dépasser. En outre, elles se fondent sur l’illusion (ou l’alibi ?) d’une vision idéale de la famille nucléaire classique où les parents ou grands-parents sont toujours présents pour réguler la consommation des écrans de leurs enfants.

Une conception binaire de la culture

Les recommandations de l’Académie des Sciences partent d’une opposition binaire entre « la traditionnelle culture du livre » et « la nouvelle culture du numérique », passant à la trappe la variété des relations de nos sociétés à la culture. Serait-ce à dire qu’à travers l’opposition entre une « culture » dite « traditionnelle » et une qualifiée de « nouvelle », l’Académie des Sciences cherche à rajeunir son profil ?

L’Académie vise d’ailleurs explicitement à épouser les transformations technologiques pour « rester en phase avec la jeunesse ». Le jeunisme peut-il autoriser de tels raccourcis dans un texte qui s’annonce comme « scientifique » ?

Télévision passive vs tablette active : une opposition qui ne tient pas

De même l’opposition qui traverse le rapport entre la télévision favorisant la passivité, et les tablettes l’interactivité, n’ont pas de pertinence. D’abord parce que la tablette donne accès aux autres médias, ensuite parce qu’aucune étude n’a prouvé que le bébé pouvait apprendre quelque chose avec une tablette, en dehors du fait de se familiariser avec l’utilisation de l’écran tactile (voir la tribune du 9 février 2013 « Laisser les enfants devant les écrans est préjudiciable » sur le Monde.fr).

Enfin la passivité entendue comme caractéristique du spectateur n’est pas en soi à rejeter. C’est l’écoute attentive, qui peut être synonyme d’interaction émotionnelle, esthétique ou cognitive, qui permet d’apprécier ou non un spectacle, quel que soit le média qui le propose. Ce qui pose problème dans la passivité sollicitée par les écrans de télévision, ce n’est pas l’écoute attentive des enfants, c’est la durée que certains peuvent y passer et la faible qualité de nombreux contenus visionnés par les enfants et les adolescents.

La citoyenneté serait de l’ordre du virtuel ? Allons donc !

L’avis identifie dès le début le problème principal du numérique comme étant celui du « virtuel ». Et c’est à partir du « virtuel » que devraient être posés les principes de la « liberté responsable », de la « sexualité » et du « respect de la vie privée »… Alors que ces notions renvoient à l’apprentissage des droits et des libertés tout autant qu’à la relation à l’autre.

La plupart des échanges que tissent les jeunes sur Internet ne sont en rien virtuels. C’est bien parce que la dimension virtuelle est faible sur les réseaux sociaux (et notamment les blogs) que ces principes de droit et de liberté sont cruciaux dans un apprentissage de la citoyenneté. Le point de vue de l’avis passe sans transition de la question des effets des écrans sur le cerveau à celle de la transmission des valeurs fondamentales (droits de l’Homme) et de leur place dans les espaces numériques.

Cet élargissement intempestif du champ de l’avis suscite une interrogation sur la pertinence du choix des personnes auditionnées.

Des écrans hors sol : l’angle mort des usages sociaux

La vision de la relation des enfants et des écrans est évoquée en dehors de tout contexte social de leurs usages, dans une vision totalement désincarnée. Les tablettes sont décrites sans tenir compte de l’accès qu’elles permettent à Internet, aux jeux vidéo, à la télévision.

Elle ignore le rôle des industries dont la logique consiste à fidéliser des individus le plus tôt possible pour s’assurer une clientèle à venir. La logique de marketing à l’ère du numérique, qui consiste à viser les enfants jeunes afin de bénéficier d’une plus grande implication de leur part dans la construction de leur identité, est passée sous silence.

Elle méconnait la réalité sociale des relations aux écrans, et notamment le fait que si les écrans avant l’âge de trois ans peuvent être envisagés selon l’Académie des Sciences avec l’accompagnement d’un adulte, c’est sans doute plus souvent pour occuper l’enfant seul qu’ils sont utilisés que pour jouer avec eux.

Une conception néolibérale et tronquée de l’éducation

L’avis pose ensuite les bases d’une éducation aux médias d’un nouveau type : l’éducation à « l’autorégulation » par l’information sur le fonctionnement du cerveau. Le thème de l’autorégulation est emprunté à l’idéologie néolibérale, qui voit dans les interventions de l’État une source systématique de déséquilibre du marché, et dans le recours à l’autorégulation une façon de rendre inutile de telles interventions, renvoyant la responsabilité aux utilisateurs et aux industries de contenus.

Appliqué au cas des enfants, dès « la grande section de maternelle », on voit que l’avis propose à l’Éducation nationale de changer d’objectif : de la transmission des connaissances, des compétences et des valeurs de la société permettant de construire un citoyen responsable et actif, elle deviendrait un moyen d’éviter l’intervention de l’État. Dans cette logique individualiste poussée à l’extrême, chacun est sommé de se prendre en charge, afin d‘être responsable de soi, au plus tôt !

Apprendre comment fonctionne son cerveau paraît être la version techniciste et néolibérale du précepte socratique « connais-toi toi-même ». L’Académie recommande ce type d’enseignement dans un cours d’éducation à la santé et aux écrans (qui ferait l’économie d’une éducation critique aux médias ?). Est-ce pour effacer tout regard critique des individus vis-à-vis des opérateurs économiques qui conçoivent les écrans, produisent les interfaces et leur design, diffusent les contenus les plus regardés ?

Est-ce un hasard si, au détour d’une phrase, c’est « l’éducation à la conscience numérique » et non l’éducation à la conscience de soi ou à celle de ses droits et devoirs qui est invoquée ? L’autonomie de l’individu et la conscience de soi sont pourtant essentielles dans l’accès aux libertés fondamentales.

A en croire l’Académie des Sciences, l’éducation aux écrans médiatiques consiste en une familiarisation aux écrans dès le plus jeune âge. Cette vision réductrice ne pourra expliquer aux enfants la responsabilité sociale des médias en démocratie, le fonctionnement économique des médias électroniques gratuits, le rôle que jouent l’audience et les données personnelles, ne les aidera pas à analyser les messages diffusés par les médias…

Loin de jouer le rôle d’une éducation citoyenne et émancipatrice, cette éducation se ferait le bras armé du marketing d’industries culturelles, ce qui représente un détournement du sens même de l’école républicaine.

Un avis qui ignore les travaux sur la régulation sociale autour des écrans

Le contenu des recommandations est assez confus et frappe par une fascination relativement naïve des auteurs pour ce nouvel outil qu’est la tablette ! Ainsi, il y a dans l’avis aussi bien des formules qui incitent à utiliser les tablettes dès deux ans parce qu’elles seraient « utiles au développement sensorimoteur » et à « l’éveil cognitif précoce du bébé », que des formules qui en rappellent les risques si cette activité en remplace d’autres, et si elle n’est pas accompagnée par des adultes. Ces précautions verbales permettent de dire une chose et son contraire, de sorte que l’avis détisse d’une part ce qu’il tisse de l’autre.

Le présent avis fait fi des rapports nombreux publiés par d’autres autorités, comme celui de la Défenseure des enfants, du ministère de la Santé et du CSA. Il ne relaie pas non plus l’engagement pris par l’AFOM de ne pas commercialiser de téléphones pour les enfants.

Ce rapport vient détricoter ces mesures de prévention tout en se targuant de promouvoir la prévention (le mot protection n’est pas utilisé). Il est officiellement envoyé à neuf ministres, non pas pour leur faire des préconisations mais pour leur demander de ne rien faire. Aucune recommandation ne réclame de politiques publiques pour favoriser la sensibilisation des parents et des éducateurs vis-à-vis des contenus à risque, pour introduire à l’école et dans tous les lieux éducatifs une éducation à l’information, voire à l’informatique.

Aucune recommandation ne s’adresse à l’industrie, qui pourtant revendique ses capacités d’autorégulation. De fait, ces recommandations prennent la forme d’une ordonnance médicale pour les différents âges de l’enfance. Pour sous-entendre que le rapport aux écrans doit être placé sous contrôle médical ?

Des références déséquilibrées, partielles et partiales

Les ouvrages cités en bibliographie correspondent pour la plupart à des recherches effectuées sur la base de données américaine Medline, mais dans le corps du texte, les rapporteurs ont cité leurs propres ouvrages, ce qui est compréhensible. Un auteur gagne le palmarès : Serge Tisseron, cité 26 fois. Le jeu des « trois figures » qu’il a inventé est abondamment mentionné comme une solution privilégiée pour évacuer la violence des écrans. Or, ce jeu « éducatif » n’a pas donné lieu à ce jour à une évaluation solide.

Dans un domaine qui concerne les questions éducatives, par nature complexes et diverses, la promotion d’une solution miracle et la tendance à la simplification manquent de pertinence et inquiètent de la part d’une autorité comme l’Académie des Sciences et l’équipe de la Main à la pâte. En revanche de nombreux auteurs français ne sont pas cités.

Au final, cet avis démobilise les instances qui devraient s’emparer enfin de l’éducation aux médias. Il rend plus nécessaire que jamais une réflexion des différents acteurs de l’éducation, de la famille, de la société civile pour qu’une refondation de l’école à l’ère du numérique se fasse bien sur le mode de l’humanisme et non du néo-libéralisme.





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Source et photo : Le Nouvel Observateur

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