L’Europe doit changer son système alimentaire, et vite !

6 janvier 2014 / Pablo Servigne

« Il y a de grandes chances pour que le système alimentaire européen s’effondre d’ici quelques années ». Tel est le constat d’un rapport qui sonne l’alarme, et propose des pistes pour une transition vers un modèle alimentaire post-industriel, aux mécanismes résilients et durables.

La convergence de toutes les crises (économie, social, climat, biodiversité, énergie, etc.) menace la stabilité du système alimentaire industriel européen. Tel est le constat d’un rapport commandé par le député européen Yves Cochet pour le groupe les Verts/ALE, et intitulé Nourrir l’Europe en temps de crise. Vers des systèmes alimentaires résilients. Au delà du constat accablant, le rapport dresse un panorama original d’une alimentation post-industrielle européenne, et les grandes lignes d’une transition qui pourrait s’avérer rapide et brutale.

Loin de la PAC, des monocultures et des exportations subventionnées, cet avenir aurait plutôt les couleurs de l’agriculture urbaine, l’agroécologie et la permaculture. Un grand bond en avant vers des petits systèmes résilients et autonomes.

Malgré la crise économique et sociale, l’Europe reste un continent stable, riche et puissant ; sa population y est relativement bien nourrie. Mais pour combien de temps encore ?

Il faut dans un premier temps se rendre compte que l’alimentation du citoyen européen dépend dans une très large mesure d’un système alimentaire industriel : des chaines d’approvisionnement très longues, une agriculture lourdement mécanisée basée sur les intrants et les monocultures, une politique commerciale d’importations et d’exportations, une dépendance totale au pétrole et au gaz naturel à toutes les étapes de la chaine, et une taille et une complexité démesurées.

Chronique d’une mort annoncée

Ce système alimentaire industriel contribue très largement à un ensemble de crises que subit notre planète et nos sociétés : le réchauffement climatique, la dégradation des écosystèmes et de la biodiversité, l’épuisement des énergies fossiles, la situation sociale des agriculteurs, la mauvaise santé des populations, et un gaspillage immense de nourriture.

L’ironie est que ces crises l’affectent en retour de manière inquiétante. Les menaces qui pèsent sur ce système sont un climat et une économie de plus en plus instables, et surtout un épuisement des énergies fossiles, des minerais et de l’eau douce. Une autre menace vient de sa structure même, centralisée et interconnectée, très vulnérable aux chocs systémiques.

Toutes ces menaces interagissent, et pourraient provoquer un effet domino. Il y a donc de grandes chances pour que le système alimentaire européen s’effondre d’ici quelques années.

Penser la sécurité alimentaire de l’Europe implique donc d’adopter une pensée systémique et transdisciplinaire, et de traiter les crises simultanément. Continuer des politiques de statu quo ou ne traiter qu’une crise, sans vision à long terme, met en danger la stabilité et la pérennité du système alimentaire industriel.

L’avenir sera résilient ou ne sera pas

Pour penser la structure et le fonctionnement des futurs systèmes alimentaires, cette étude propose de se référer à des principes généraux de résilience : des systèmes locaux, diversifiés, décentralisés, cycliques, transparents, ainsi qu’une grande cohésion sociale à une échelle locale. L’Europe retrouverait une certaine autonomie alimentaire.

La production devrait désormais être cadrée par deux principes fondamentaux : restaurer les écosystèmes et se limiter uniquement aux énergies renouvelables. On parlera donc d’« agriculture de réparation », et d’« agriculture solaire ».

Enfin, pour qu’un système alimentaire résilient se maintienne malgré ces crises, il est nécessaire que les consommateurs prennent conscience de ses mécanismes et de ses limites. Sans cela, toute transition est impossible.

Un paysage radicalement nouveau

Appliquer ces principes de résilience dès aujourd’hui transformera profondément l’aménagement de nos villes, qui sont aujourd’hui conçues sur des modes de fonctionnement totalement opposés (centralisation, transports à longue distance, gabegie énergétique, etc.). A l’avenir, il y aura une multitude de systèmes alimentaires de taille plus petite et non plus un seul système dominant, les réseaux de distribution alternatifs bien plus courts apporteront aux citadins les produits d’une agriculture urbaine émergente et très innovante.

La production urbaine ne suffira toutefois pas à nourrir les citadins, et nécessitera la (re)mise en culture et la sécurisation des ceintures péri-urbaines, ainsi que la revitalisation des campagnes.

Dans les zones rurales, le chantier est immense, puisque les exploitations devront fournir non seulement une production alimentaire régionale diversifiée mais (en absence d’énergies fossiles abondantes) produire aussi des énergies renouvelables à partir de biomasse et d’énergie solaire.

La descente énergétique annonce la fin des monocultures et du labour à grande échelle, et le retour d’une génération entière de (millions de) nouveaux paysans. Les instabilités climatiques favoriseront quant à elles une agriculture privilégiant les polycultures de plantes vivaces, dont principalement les arbres et les arbustes, qui, sans consommer beaucoup d’énergie, restructurent les sols et protègent la biodiversité tout en assurant de bons rendements.

Les graines sont déjà en place

Nous ne partons pas de rien, les graines du nouveau système alimentaire ont déjà été plantées. Le cadre de transition esquissé dans cette étude s’incarne déjà sur le terrain. De multiples expériences alternatives, souvent à la marge mais économiquement viables, émergent partout, là où la sécurité alimentaire vacille, et où des citoyens conscients des menaces décident d’agir collectivement.

Dans les pays industrialisés, l’agriculture urbaine est en plein essor. Ses bénéfices ne sont pas uniquement alimentaires, ils sont aussi sociaux : cohésion sociale, amélioration du cadre de vie, création d’emplois.

Dans les campagnes, les expériences d’une agriculture « post-pétrole » et « post-industrielle » restent isolées mais prometteuses, car très productives, sobres en énergie et économiquement viables.

Toutes ces expériences s’insèrent dans le nouveau cadre de transition développé dans cette étude. Ainsi, elles rendent crédibles ce cadre de pensée, et inversement, le cadre de pensée permet de les rendre plus visibles et compréhensibles par le public. Ceci redonne espoir en la possibilité d’une transition et favorise le passage à l’action. Mais les initiatives sont encore fragiles, il convient donc de les soutenir et de favoriser leur émergence par des politiques publiques fortes.

Quelle transition ?

La transition est ici vue comme le passage rapide (et peut-être brutal) d’un système industriel dominant à de multiples systèmes très divers, plus autonomes en énergie, plus simples et plus locaux.

Une telle transition comporte des obstacles de taille, comme le problème du changement des choix des consommateurs (la demande) ou le système de verrouillage de l’innovation technique (lock-in). Il faudra par ailleurs favoriser une multitude de systèmes agricoles sans imposer un seul modèle à l’ensemble des acteurs.

Enfin, les politiques devront construire à la fois une transition continue et radicale, et prévoir des cellules d’urgence basés sur des scénarios de rupture. S’adapter et se préparer aux deux est un facteur très important de résilience.

Sur le terrain, une transition a déjà démarré silencieusement depuis des années. Beaucoup d’agriculteurs ont déjà réduit leur consommation d’énergie, d’engrais et de pesticides. Le nombre de fermes biologiques et agroécologiques, de marchés de producteurs locaux et de circuits courts type AMAP est en constante augmentation. Des consommateurs de plus en plus nombreux sont conscients de l’impact de leur nourriture sur l’environnement et privilégient les systèmes locaux.

Mais si la transition a démarré aux marges du système, il faudra passer à la vitesse supérieure en commençant dès à présent une transition programmée, à une plus grande échelle et de manière bien plus officielle. Car le temps presse.

Alors que nous avions le temps de commencer à construire un « développement durable » dans les années 70, à l’heure des premiers constats globaux, nous n’avons aujourd’hui plus le temps. L’imminence de perturbations systémiques de grande ampleur obligent à construire rapidement des systèmes résilients.




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Source : Pablo Servigne pour Reporterre.

Pablo Servigne est agronome et docteur en sciences. Il vit à Bruxelles où il participe à l’émergence du réseau local des Initiatives de Transition.

Photos :
. chapô : The Greens
. agriculture urbaine : erapostpetrole.

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