L’Inde, une démocratie malade

Durée de lecture : 4 minutes

28 novembre 2009 / Hervé Kempf

Rencontre avec l’écrivain Arundhati Roy, qui dénonce les tendances fascistes de la « plus grande démocratie du monde ».


Si l’on débat en France de la panthéonisation d’Albert Camus, c’est sans doute pour célébrer une figure disparue dans ce pays : celle de l’écrivain engagé. A mille lieues de là, à New Delhi, Arundhati Roy ne se pose pas la question : l’auteur du best-seller mondial Le Dieu des petits riens (Gallimard, 1998) emmène le journaliste de passage à un meeting de soutien aux victimes de la répression militaire au Manipur, un petit Etat de l’est de l’Inde. L’écrivain s’assied sagement sur un banc de pierre de l’université de Delhi, parmi une centaine de participants, et attend son tour de parole. A l’écart, une banderole proclame : « Un monde différent ne peut être bâti par des gens indifférents. »

S’ils lisent Arundhati Roy, ses compatriotes ne peuvent rester indifférents : dans Listening to Grasshopers (Penguin Books, New Delhi, 2009), l’écrivain la plus connue en Inde se livre à une critique circonstanciée et convaincante de la « plus grande démocratie du monde », dont elle dénonce les tendances fascistes.

Manipur, justement, pourrait être le prototype de ces dérives : en 1958, pour lutter contre le mouvement indépendantiste, le gouvernement désigna le petit Etat comme une « zone perturbée », dans laquelle l’armée serait dotée de pouvoirs spéciaux. Cela a conduit à de nombreux excès, dénoncés par exemple par l’association Human Rights Watch en 2008. Mais l’action militaire violente se poursuit dans les Etats du Nord-Est comme au Cachemire et dans les Etats de l’est de la Fédération indienne, où se développe la puissante rébellion naxalite.

« Dans la dernière décennie, dénonce Roy, les personnes tuées par les forces de sécurité se comptent par milliers. » Mais, selon elle, le virus de la violence militaire n’est pas seulement localisé dans les régions troublées : c’est l’ensemble du pays qui serait en proie à un fascisme rampant : « Après la chute du mur de Berlin, explique-t-elle à la table de sa cuisine, à côté d’une pile de livres et de journaux, l’Inde s’est réalignée sur les Etats-Unis. Au même moment, ceux-ci sont passés presque instantanément du soutien à l’islam - contre l’Union soviétique - à la démonisation des mouvements musulmans, présentés comme terroristes. Cela a permis au BJP (le parti nationaliste hindou) de prendre son essor sur le thème de la »fierté hindoue« . L’ouverture de l’économie n’a pas contrarié cette tendance, au contraire :  »Comme dans l’Allemagne nazie, le fascisme est associé à la régénération économique. Les grandes compagnies soutiennent les leaders du BJP parce qu’ils privatisent et leur donnent les terres prises aux paysans."

Les contrôles de sécurité très poussés lors des vols intérieurs, mais aussi la présence de soldats en armes derrière des sacs de sable dans le métro de Delhi, témoignent que la sérénité ne règne pas dans le pays. Et, presque quotidiennement, les journaux parlent d’un accrochage dans les régions de rébellion naxalite que le gouvernement ne parvient plus à contrôler.

Mais c’est au coeur même des institutions politiques que la dégénérescence de la démocratie serait engagée : « La majorité des députés sont millionnaires, dit Arundhati Roy. Vous ne pouvez gagner que si vous êtes appuyé par les grandes compagnies. Savez-vous que la campagne électorale en Inde a coûté plus cher que la présidentielle aux Etats-Unis ? »

Quant aux contre-pouvoirs, tels que la Cour suprême ou les médias, ils seraient pour l’essentiel passés aux mains des élites américanisées. Pour avoir critiqué la Cour suprême, l’écrivain a passé un jour en prison en 2002. « Toutes les institutions de la démocratie ont été vidées de leur sens et travaillent ensemble au bénéfice des élites », affirme-t-elle. Quand on lui fait valoir qu’elle est libre de s’exprimer, d’écrire et de parler, elle répond : « Ce n’est pas ça, la démocratie. La démocratie, c’est le gouvernement du peuple et pour le peuple. »

L’écrivain exagère-t-elle ? Kalpana Sharma, une journaliste de Mumbai engagée à gauche, juge utiles l’analyse et le travail de Roy mais tempère son pessimisme : « Il y a eu de grands progrès au niveau des villages, dit-elle, avec de plus grands pouvoirs accordés aux conseils locaux, les panchayat, ou avec la loi en faveur de l’emploi rural, la Negra. La lutte n’est pas perdue. » Ce à quoi Roy rétorque : « Je ne vois pas mon travail comme devant maintenir un subtil équilibre des positions. Le fascisme, c’est une infiltration lente de tous les instruments du pouvoir d’Etat, une lente érosion des libertés publiques, des injustices quotidiennes mais peu spectaculaires. »

Dans ces conditions, demeure-t-il quelque espoir ? « Il y a une chose très positive en Inde : les gens sont exceptionnellement conscients de ce qui se passe. Les élites et les médias, non. Mais, sur le terrain, ils sont au courant. » L’écrivain aimerait se mettre à l’écart de l’actualité, progresser dans le livre de fiction qu’elle médite. Mais elle avoue l’« excitation »’ de cette vie. Le lendemain, elle part au Cachemire. Enquêter et, sans doute, dénoncer.



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Source : Article publié dans Le Monde du 27 novembre 2009 sous le titre « Arundhati Roy, la mauvaise conscience de la démocratie indienne ».

In English here : http://www.truthout.org/1203095

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