L’autogestion, une idée à ranimer

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24 avril 2009 / Jean-Pierre Lefebvre

Le capitalisme n’est pas réformable, la dépense publique n’est pas la solution à sa crise. Le remède autogestionnaire doit être avancé.

Connaissez-vous le théorème de Gödel ? Selon Zygmont Bauman, (Le Monde du 28 février 2009), il s’applique au capitalisme, système qui ne peut être à la fois cohérent et complet. S’il reste cohérent avec ses principes, il se heurte à des problèmes insolubles dont la solution ne peut être trouvée qu’à l’extérieur. Rosa Luxemburg, dans son ouvrage sur l’accumulation du capital (1913), a établi que la survie du capitalisme dépend de l’exploitation d’économies non capitalistes, d’où l’impérialisme et ses guerres de rapine ou de repartage coloniaux : il a tendance à s’étendre sur tout le globe en refoulant toutes les autres formations économiques, il n’en supporte aucune à ses côtés. Mais c’est en même temps la première qui ne soit pas capable d’exister seule, sans d’autres formations économiques qui constituent son milieu et son sol nourricier... Elle se heurte à son incapacité interne de constituer une forme mondiale de production.

Là se situe son opposition essentielle à Bernstein, le père du réformisme moderne. Sans doute reconnaît-elle l’utilité des progrès démocratiques et sociaux du salariat avant la révolution. Elle critique en 1917 l’exagération par Lénine du rôle dictatorial du parti unique : l’élimination de la démocratie tout court est un remède pis que la mal…la liberté c’est toujours la liberté de celui qui ne pense pas comme vous. Mais l’opposition est totale avec la croyance de Bernstein en une possibilité d’adaptations successives du capitalisme qui diminueraient lentement l’exploitation dans une transition douce vers le socialisme. Elle croit au contraire que l’anarchie croissante de l’économie capitaliste la mènera inévitablement à sa ruine. Un siècle de péripéties plus tard, la crise générale de 2009 lui donne raison contre le réformisme qui, en 1914, soutint déjà la boucherie internationale entre prolétaires (le socialiste Noske la fait assassiner en 1918), avant de procéder en France à la division du mouvement ouvrier (Congrès de Tours).

Le capitalisme n’est pas réformable. L’ensemble des partis socialistes, à l’exception de quelques épisodes unitaires et progressistes, a abandonné le salariat aux méfaits du capital. Ils ont fait le pari d’une transformation graduelle du capitalisme en son contraire, qui n’est naturellement jamais survenue. Ils ont rejeté en bloc le marxisme, opté pour des politiques alignées sur l’hyper-libéralime européen. La sanction est limpide : ils tendent à disparaître du panorama politique. Même le réformisme vertueux des Suédois n’est épargné ni par la crise ni par la perte d’un pouvoir détenu pendant 80 ans !

La survie du capitalisme, après l’échec mondial du socialisme par l’étatisation (l’extension infinie des services publics) a été assurée par l’armée de réserve de milliards de paysans pauvres du Sud qui ont constitué un marché secondaire de consommation/production qui prolonge et reproduit les conditions de l’extraction de la plus-value et freine la baisse du taux de profit générée par l’industrialisation. L’absence de toute maîtrise de la démographie, encouragée par la pauvreté inéluctable, réalimente le système. Au Nord, une autre réserve est fournie par les subprimes : les salariés non solvables deviennent la source de nouveaux profits par la fuite en avant dans l’endettement sans issue : pure folie suicidaire.

Peut-on en déduire que le capitalisme a de beaux jours devant lui tant qu’il n’aura pas réalisé le principe des vases communicants égalisant le revenu moyen des 6 milliards de terriens ? Le keynésianisme en 1945 avait fourni une occasion de survie au capitalisme en redistribuant une part de la plus value collectée aux salariés, ce qui soutenait la consommation et consolidait ainsi marché et accumulation. Il était poussé aux reins par la menace du socialisme réel qui s’est révélée hypothétique car viciée par une inguérissable bureaucratisation totalitaire. Une fois l’hypothèque levée, le système capitaliste, contrairement aux prévisions de Polanyi en 1944, s’est précipité à nouveau en 1975 dans l’impasse du laisser-faire monétariste, débouchant sur une série ininterrompue de catastrophes et de convulsions politiques et sociales s’ajoutant aux catastrophes économiques (Rosa Luxemburg, 1913 !). Le capitalisme n’a plus aujourd’hui aucun extérieur, aucune réserve où trouver appui. Il est grand temps de lui inventer un système de substitution.

Le capital ne pouvait, par nature, se cantonner dans le keynésianisme, ce mauvais compromis qui doit partager la plus-value avec le parasitisme étatique, dès lors que la route est déblayée de toute menace concrète de « socialisme » existant. Le thatcherisme a ôté toute entrave au laisser-faire, au monétarisme, à l’enrichissez-vous cynique. Le principe vital du capital est amoral par définition, c’est la spoliation du salariat, étranger à une légalité rationnellement pensée comme l’expression d’une éthique collective. La propriété c’est le vol, le mot de Proudhon reste strictement vrai quand il concerne l’appropriation par droit héréditaire du travail des autres par une minorité auto-désignée dont l’origine archéologique est à déceler dans le brigandage des seigneurs de guerre médiévaux puis dans l’esclavage et l’horrible accumulation primitive du XIXe siècle.

Après la guerre mondiale, les nations impérialistes du Nord ont investi le reste du globe comme terrain d’extension de l’essor industriel d’un capitalisme qui accroisse le taux de profit et la rente de délocalisation. L’hystérie mercantile s’est déployée, à l’aide de l’imagination mathématique d’outils sophistiqués, dans une escroquerie mondialisée. En exportant ses dettes et ses fabrications, en s’appuyant également sur sa supériorité militaire, technique mais non humaine, le Nord a créé les conditions d’un affaiblissement définitif de son appareil productif, face au dumping des capitalismes émergents suscité par ses propres capitalistes. L’économie mondiale a été ruinée par une bulle de valeurs virtuelles cinquante fois supérieure à la production concrète - bien que toujours échangeable, en toute absurdité, contre des biens terrestres de luxe par la minorité des « initiés », comme dit Attali.

Face à la catastrophe, la seule question qui vaille est : y a-t-il une solution keynésienne, réformiste, pour sortir de la crise, peut-on moraliser le capitalisme, en comblant l’abîme des déficits privés des banques avec les impôts publics, comme Sarkozy, Obama ou les PS le prétendent ? La réponse est négative car ce qui a changé depuis la précédente tentative de 1944, c’est que la planète, ses dirigeants le voudraient-ils, n’a plus le temps ni les moyens d’égaliser les niveaux de vie. Les conditions de survie de l’humanité disparaissent rapidement avec le niveau de consommation moyen du Nord. Pour étendre celui-ci aux 5 Milliards d’affamés, il faudrait sept planètes Terre en plus. L’effondrement est à la porte. L’écologie devient déterminante, avec comme corollaire le remplacement d’un capitalisme qui la pulvérise.

Armés du dollar comme monnaie unique, les USA vivent aux crochets du reste du monde, leur sortie de crise est rien moins qu’évidente sauf à diviser leur niveau de vie par deux et à rouvrir partout des usines. On ne gagnera rien à accrocher notre char à ce Titanic en dépit du bon Barak et des fastes hollywoodiens. Yes we can, qu’il le fasse, bon courage mais sans nous ! Les déficits bancaires ne doivent pas être comblés avec de l’argent public mais par la saisie des biens des gros actionnaires coupables, notamment dans les paradis fiscaux. Belle mission pour une OTAN devenue enfin utile !

Il est historiquement évident, s’ils parviennent à calfater tant bien que mal le rafiot financier, que le scénario des années 70 se reproduira, en raison de l’essence même du capitalisme, de son principe de vie, de sa raison d’être, de son unique credo : faire du profit monétaire par tous les moyens. Tous les capitalistes, qu’ils soient de la finance ou de l’usine, rechuteront dans leur boulimie imaginative et replongeront leur monde dans les délices – et le nôtre dans les affres – de la spéculation généralisée. Vers de nouvelles catastrophes plus destructrices encore ! Le seul tort des Madoff, Keriel, Mitterrand fils ou Pasqua père, etc., a été de se faire pincer.

On sait ce qu’il ne faut pas faire : rafistoler le capitalisme obsolète qui assurerait l’éternel retour du malheur de l’inégalité. Pour autant on ne sait pas quoi faire d’autre. On en reste à l’échec historique du socialisme stalinien, maoïste, castriste. Même pas ! La gauche radicale sur qui repose les ténus espoirs de transformation, n’a pas tiré les leçons dramatiques du XXe siècle. Sa position historique est celle de l’autruche, la tête dans son sable corporatiste, devant les attaques sarkoziennes, elle ne sait que rabâcher : étendre les services publics, créer une banque unique d’Etat (sur le modèle soviétique), accroître la bureaucratie d’un million d’unités quand elle coûte déjà 8 points de PIB de plus que la moyenne en Europe ! Il est vrai que le NPA dit aussi l’inverse : Nos Principes fondateurs décrivent le socialisme du XXIe siècle auquel nous aspirons comme « le pouvoir des travailleurs et travailleuses dans tous les domaines et à tous les échelons de la vie politique, économique et sociale. C’est la démocratie des producteurs/trices associ-e-s décidant librement et souverainement quoi produire, comment et à quelles fins … Qui croire ? Obscure clarté qui tombe de l’étoile…

La solution est pourtant transparente : à la malfaisance, à l’incompétence, à l’incurie grandiose, à la veulerie escroque des banques et des capitalistes, une seule solution, la révolution. Mais pas celle qui a échoué. Pas le cautère de l’étatisation pis que le mal. Le socialisme par en bas. Il faut l’intervention consciente des masses populaires, comme en Guadeloupe, jusqu’à l’hégémonie démocratique du salariat (90 % des actifs, le compte y est !), le contrôle de chaque rouage de l’économie et de la politique (de l’Etat) par les citoyens, les salariés eux-mêmes. Il faut l’autogestion et le dépérissement de l’Etat capitaliste.

A chaque nouvelle catastrophe capitaliste annoncée, le remède autogestionnaire à court et long terme doit être avancé : conseil de surveillance des banques composé d’usagers, des salariés élus ! Fermeture des Bourses. Extension du pouvoir des comités d’entreprises pour empêcher à temps délocalisations et dégraissages. Comités de quartiers élisant chaque année un maire renouvelable pour sortir du mandarinat. Il n’y a pas trop d’élus en France mais pas assez en ville, l’essentiel des 500 000 sont à la campagne, dans des communes sans moyens. Si la démocratie continue d’être factice, c’est une caste bureaucratique qui remplacera la classe bourgeoise.

En introduisant la démocratie à la racine même du pouvoir de décision une dynamique conflictuelle serait crée pour l’échelle des revenus de un à cinq, la RTT, l’écologie, la fin de la pub, etc. Les salariés eux-mêmes décideront de la route à poursuivre et à quelle vitesse, en diluant longuement le poids des héritiers actionnaires, grâce à une fiscalité adaptée.



L’auteur : Jean-Pierre Lefebvre est urbaniste.

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