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L’école est mise au service du marché

Durée de lecture : 9 minutes

16 février 2011 / Didier Harpagès

« Compétence », « performance », « compétition » : tous ces mots disent l’entreprise de transformation de l’école en simple outil d’adaptation aux voeux du marché.


Dans leur immense majorité, les enseignants sont attachés au principe d’une école républicaine qui transmet le même savoir à tous. On imagine mal un professeur délivrant des connaissances essentielles aux élèves dont il pense qu’ils sont les "meilleurs" et délaissant ceux qu’il juge fragiles en ne leur confiant que des exercices sans intérêt.

L’enseignant s’adresse uniformément à un collectif. Cependant, force est de reconnaître que cette noble ambition ne trouve que très rarement son plein épanouissement. En effet, l’école échoue fréquemment dans l’accomplissement de sa mission républicaine en raison, principalement, des inégalités culturelles d’origine familiale. Tous les enfants ne sont pas dotés des mêmes outils culturels – du même capital culturel aurait dit le sociologue Pierre Bourdieu – indispensables à la bonne réception des messages scolaires. La réussite n’est donc pas identique pour tous car, malheureusement, un lien s’établit entre l’origine socioculturelle des parents et la destinée scolaire de leurs enfants. L’école participe ainsi à la reproduction des inégalités sécrétées par la société et se détourne malencontreusement de son projet démocratique.

En dépit des efforts pédagogiques fournis, le même savoir n’est donc pas distribué à tous et les parcours scolaires deviennent, par la force des choses, individualisés. Ils le sont d’autant plus qu’une compétition acharnée s’installe parmi les élèves. Très tôt, l’enfant est appelé à se démarquer de ses camarades puisque des récompenses, des notes, des appréciations lui sont octroyées selon, ce qu’il est convenu d’appeler, ses performances. La sacro-sainte moyenne deviendra l’instrument de distinction précieux, reconnu et réclamé par les "meilleurs", elle sera redoutée et refoulée par les vaincus de la concurrence scolaire. Beaucoup se désignent plutôt coupables que capables. Avant même l’entrée dans le monde du travail, il convient de surpasser ses concurrents et de s’échapper glorieusement (croit-on !) de la masse ! Il faut être le "meilleur".

La hiérarchie instaurée "entre les murs" de l’école prépare les élèves à la future "lutte des places" (complémentaire de la lutte des classes) au sein d’un système économique rongé par la recherche maladive de l’efficacité, de la compétitivité et devant lequel s’incline et se soumet le système social dont la logique (la stratégie !?) sera d’encourager, chez tout un chacun, la recherche de l’intérêt individuel.

L’accès aux savoirs (savants ou populaires) devrait, avant tout, permettre à l’élève de s’affranchir à l’abri de tout palmarès, de toute hiérarchie, de toute rivalité. La lecture de certains rapports récents émanant d’organismes européens n’est pas de nature à nous remonter le moral. Il est désormais question de compétence (compétence mathématique, compétences de base en sciences et technologies, compétences sociales et civiques, esprit d’initiative et d’entreprise…) et non plus de savoir dont il faut, quand même, rappeler la définition : ensemble de connaissances acquises par l’étude. Et connaître désigne la manière de comprendre, de percevoir, de se représenter le monde. La place de la réflexion, du raisonnement, de l’analyse dans l’activité scolaire, régressera ainsi que l’agencement logique de savoirs complémentaires. L’élève sera de moins en moins immergé dans un collectif, le groupe-classe ne progressera plus collectivement, voire solidairement et l’élève se focalisera sur ses performances, développera ses propres compétences, individuellement afin d’être prioritairement "adaptable", "employable" sur un marché du travail fortement segmenté.

Certains, très performants, disposeront des bonnes compétences réclamées par des entreprises mondialisées et leur avantageuse destinée sociale sera garantie. D’autres, naufragés du système scolaire, connaîtront la précarité.
Comme l’affirme sans vergogne une commissaire européenne à l’éducation : « [Il faut] améliorer les compétences et l’accès à l’éducation en se concentrant sur les besoins du marché.  » Dès lors, chaque jeune s’engagera un peu plus dans cette désespérante et impitoyable compétition scolaire pour laquelle la personnalisation des trajectoires d’apprentissage conditionnera la promesse d’une réussite. Il faudra s’en sortir seul et se "battre" contre les autres, les dominer pour les éliminer !

Ainsi, et ce n’est pas nouveau, l’école est au service du marché. La métaphore de la main invisible, inscrite dans l’univers de la production, exerce son influence maléfique dans celui de l’éducation. On peut observer que la dynamique est la même : orienter sa conduite en direction de son intérêt individuel (s’enrichir matériellement et partir seul à la conquête de récompenses scolaires chiffrées liées aux performances individuelles) mais agir, par voie de conséquence, en faveur de l’intérêt général (la richesse économique des nations est réalisée et l’ensemble du système éducatif fournira la main d’œuvre – qualifiée et non qualifiée - nécessaire à cet enrichissement global dont la répartition sera inégale). Dès lors, l’éducation n’est appréhendée que sous l’angle de l’investissement, et les différents ministres de l’éducation nationale ainsi que leurs subalternes, tous décomplexés, se soumettent dorénavant à l’ordre économique libéral ambiant, en espérant un retour rapide sur cet investissement, à savoir une croissance de l’économie.

Une information transmise par Luc Chatel, le 25 janvier, est venue confirmer, sans grande surprise il est vrai, l’enlisement de l’école dans l’idéologie néolibérale. Les chefs d’établissements bénéficieront de rémunérations variables selon leurs performances, « comme cela existe dans l’immense majorité des entreprises de notre pays » a-t-il annoncé. 6.000 € seront attribués aux principaux de collège et aux proviseurs tous les trois ans. En agissant de la sorte, le gouvernement espère « améliorer les performances » du système éducatif.

A la fin de l’année 2009, les recteurs s’étaient vu attribuer une authentique "prime à la casse" de 22.000 € selon leurs résultats. Dit plus clairement, il s’agira, pour le gouvernement, de leur témoigner une extrême gratitude pour l’empressement avec lequel ils supprimeront des postes d’enseignants, (16.000 au total !), se conformant ainsi servilement aux impératifs d’une austérité budgétaire, présentée aujourd’hui au "bon" peuple comme inévitable alors qu’elle est la conséquence logique de l’incurie des élites politiques et économiques.

Ces décisions sont scandaleuses tant elles expriment un mépris profond pour le métier d’enseignant, encourageant la concurrence entre les établissements scolaires et favorisant le clivage entre les personnels. Depuis plusieurs années, les mécanismes du marché ont pénétré frauduleusement l’espace public, ils détruisent aujourd’hui, au sein de l’école, les derniers remparts contre sa privatisation –entendue dans toutes les acceptions du mot- laquelle semble à terme, si la résistance ne s’organise pas, inéluctable.

Mais à y regarder de plus près, les récompenses chiffrées distribuées aux élèves, la prime à la docilité arrachée par les chefs d’établissements, la prime à la casse dévolue aux recteurs sont autant de pratiques utilitaristes semblables et convergentes. Faut-il s’en étonner (mais l’indignation demeure plus que jamais salutaire !) puisque les uns et les autres subissent, à des degrés divers, une même pression féroce le long d’une ligne hiérarchique bureaucratiquement verrouillée ?

Qu’on le veuille ou non, qu’on s’en félicite ou qu’on le déplore amèrement, chacun se doit, aujourd’hui, d’être performant, opérationnel, efficace et productif. Notons que l’enquête PISA de 2009 (Programme international pour le suivi des acquis des élèves), proposée par la très libérale OCDE, fournit aux gouvernements un indicateur de performance de leur système scolaire qui évalue, dans différents domaines d’apprentissage, les compétences d’élèves de 15 ans appartenant à 65 pays.

Pour Luc Chatel, le médiocre classement français (22e) justifie la politique engagée depuis 2007 et surtout conforte l’idée selon laquelle l’école française doit demeurer inscrite, plus que jamais, dans une logique de performance. Au nom du réalisme, du pragmatisme, de la compétition sévère et brutale dans laquelle est engagée notre économie, nous assène-t-on inlassablement, nous devons être les meilleurs !

Les grands décideurs de la planète –ceux qui manipulent les leviers de l’économie et de la finance auxquels, consentants, se soumettent nos élus- s’unissent en une clique oligarchique bien heureuse de s’exécuter en dehors de toute légitimité démocratique et selon les principes néolibéraux. L’enseignement est marchandisé, l’école est une entreprise proclament-ils avec insolence.

A n’en pas douter, cette compétitivité implorée, cette productivité exigée, cette efficacité libérée, cette performance célébrée, serviront les intérêts d’une société de croissance, d’une société entièrement vouée au culte de la croissance d’un capitalisme mortifère générant mal être, frustrations, injustices et inégalités. Une croissance devenue non seulement intolérable mais surtout impossible en raison de l’exploitation forcenée d’une planète usée, saccagée.

Quelle place pour une école émancipatrice dans une telle société ? Hélas réduite à une peau de chagrin ! Et pourtant, orientée vers la chose commune, débarrassée de la logique de confrontation des enfants les uns contre les autres, étrangère à toute performance, attachée à la réussite solidaire, placée au service exclusif de l’humain en construction, fondatrice de l’identité citoyenne, l’école, ainsi avantageusement dotée, accomplirait pleinement, sa mission éducative conformément à un idéal démocratiquement choisi par l’ensemble des citoyens.




Source : Courriel à Reporterre.

Didier Harpagès est enseignant et co-auteur de Le Temps de la décroissance, avec Serge Latouche (Ed. Thierry Magnier, 9,80 euros, 156 p.).

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