L’écologie, c’est bon pour le moral

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21 décembre 2010 / Marie-Paule Nougaret


« C’est un vaisseau bien avitaillé qui nous emporte dans l’espace. Quand le boeuf et le pain deviennent rares sur le pont, il n’est que d’ouvrir une trappe d’écoutille pour trouver des provisions qu’on n’avait pas rêvées. Et grand pouvoir sur le service des autres obtient celui qui reçoit le droit de déclarer à l’ouverture : ceci m’appartient ! »

Henry Georges, Progress and poverty, 1879.

… « à partir d’ici c’est le succès pour tous ou pour aucun ; car la physique expérimentale démontre que « l’unité est plurielle, au moins double » : le proton et le neutron, non pas reflets opposés l’un de l’autre mais complémentaires. Vous et moi, foncièrement différents et complémentaires. Notre moyenne égale zéro, autrement dit l’éternité.

Parvenus à ce degré cosmique de conceptualisation en orbite, nous prenons les commandes des rétrofusées pour négocier la réentrée dans l’atmosphère du Vaisseau Spatial Terre et rejoindre ce présent qui se grise de tout. »

R. Buckminster Fuller, Operating manual for spaceship Earth, 1963 (traduction M.-P. N.).

Spaceship Earth, le Vaisseau Spatial Terre, ainsi la nommait Richard Buckminster Fuller (1895-1984) architecte de génie, concepteur du dôme géodésique, antiraciste, héros de l’écologie. L’un des premiers à réfléchir sur l’intrication de nos destins ; de ce fait optimiste, persuadé que l’humanité pouvait agir en synergie, par lui définie comme « le comportement de systèmes entiers imprévisible par l’observation du comportement séparé d’aucune partie du système ni d’aucun sous-assemblage des parties ». En 1879, Henry Georges pouvait s’imaginer des richesses illimitées. Certainement pas Fuller en 1963 : « Dorénavant c’est le succès pour tous ou pour aucun. »

Au cours des années 70 la revue Coevolution de San Francisco, forge le concept de Global Commons, les Biens Publics Mondiaux, qu’on ne peut détruire chez l’autre sans y perdre soi-même, comme l’air et l’eau. Ou comme l’intégrité du génome humain face aux polluants mutagènes qui tapent sur l’ADN et frappent à la deuxième génération. Bruce Ames, chercheur à Berkeley, a découvert un apprêt ignifugé mutagène sur des pyjamas d’enfants. Il expose dans la revue un test de son invention (1) : des bactéries manipulées pour muter très vite et de façon spectaculaire. 90% des cancérigènes se révèlent mutagènes (2) au test d’Ames, aujourd’hui outil de base des labos. Lui-même en expédierait 2000 gratuitement. Bien entendu sans prendre de brevet.

L’enthousiasme d’après 1968 croyait aux pouvoirs de la prise de conscience : la connaissance ou la musique changeraient le monde par contagion. La démocratie s’inspirerait des formes anciennes comme la charte du XIe siècle qui protège la forêt de Cortina d’Ampezzo, dans les Dolomites en Italie : chaque année, depuis neuf cent ans, les habitants se réunissent et décident de ne pas couper d’arbre, répartissent les cueillettes de bois mort et de champignons. Ou du mode de décision des Sioux : si on est d’accord, on tire sur la pipe, sinon on fait passer ; on arrête quand tout le monde fume le calumet de la paix.

Il souffle encore cet esprit dans le bon million d’associations qui dans le monde, selon Paul Hawken (3), travaillent à améliorer la loi ou l’environnement ; et dans la Traditional Knowledege Digital Library, TKDL, bibliothèque numérique des savoirs traditionnels : l’Inde y a mis en ligne 200 000 recettes médicinales parfois vieilles de 4000 ans et poursuit quiconque oserait les breveter. Rien d’efficace comme l’action collective : synergie (4).

La science a découvert que les idées, les émotions, le psychisme influençaient le système immunitaire. « Les joyeux guérissent toujours », disait François Rabelais (1494-1553). Notre temps a voulu le prouver. Par des expériences quelquefois abominables : soient trois groupes de rats en laboratoire ; deux soumis à des chocs électriques, et parmi ces deux-là, un groupe qui dispose d’une pédale pour arrêter ces chocs. A tous on greffe une tumeur (pardon, mais j’aimerais qu’on l’interdise). Le dernier groupe, celui qui peut actionner la pédale, vit plus longtemps. Davantage que les rats qu’on a laissés tranquilles, sans leur donner de choc. Comme si agir sur l’environnement procurait de nouvelles forces, sans raison d’être auparavant. (5)

Autre découverte peu connue, pourtant vieille de trente ans. Le cynisme tue. Le cynisme non pas au sens philosophique ancien, mais le cynisme au sens actuel, qui « sait le prix de chaque chose et la valeur de rien » selon Oscar Wilde (1836-1900), le désabusement, avec pour devise : « chacun triche, moi aussi », détecté par un test chez des étudiants en médecine de 1960, donnait le meilleur profil statistique pour l’infarctus en 1982 (6). Une expérience souvent menée avec succès, répète Redford Williams, de Duke University, avec pour exception un groupe d’avocats peut-être moins atteints que leurs clients. L’hostilité au monde, écrit Williams, durcit les artères. Il voudrait le prouver par les neuromédiateurs et la biologie moléculaire. Mais le mystère subsiste, comme résistent à la compréhension la régulation du climat, le pilotage, toujours plus illusoire, du vaisseau Terre : trop de complexités pour le cerveau, pas assez de puissance de conception. Cependant des sociétés proposent de s’en charger pour nous…

……………………..

Notes :

(1) Steward Brandt, « Genetic Toxicity, Human harm to human DNA », The Coevolultion quarterly, printemps 1979.

(2) Les pesticides chlorés échappent au test.

(3) Paul Hawken, « What do these people want ? », The Ecologist, juillet-août 2007.

(4) Traditonal Knowledge Digital Library : http://www.tkdl.res.in/tkdl/langdef...

(5) Visintainer, Madelon A., Volpicelli, Joseph R., Seligman, Martin E. P., « Tumor Rejection in Rats after Inescapable or Escapable Shoc », Science, vol. 216, n° 4544.

(6) Redford, B. Williams, « Neurobiology, Cellular and Molecular Biology and Psychosomatic Medicine », Psychosomatic Medicine, n°56, 1994.




Source : Courriel à Reporterre ; ce texte est le début du chapitre 8 du livre La cité des plantes (Actes sud, novembre 2010, adapté par son auteur, Marie-Paule Nougaret, pour Reporterre.

Marie-Paule Nougaret est journaliste et auteur de La cité des plantes, préfacé par Jean-Marie Pelt, relu par Francis Hallé, et comportant un index des plantes vieilles et des nuisances citées.

Le blog de Marie-Paule : http://citedesplantes.tumblr.com

Ecouter aussi : Pierre Rabhi, pourquoi l’écologie apporte-t-elle la joie ?

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