L’enjeu de Copenhague ? La modernité.

Durée de lecture : 5 minutes

23 novembre 2009 / Fabrice Flipo

La discussion internationale sur le climat est aussi une discussion sur les valeurs universelles, qui sont inséparables du mode de vie adéquat au monde du changement climatique.


Tout le monde semble penser que les négociations sur le climat ont pour enjeu les émissions de gaz à effet de serre. Rien n’est moins vrai. C’est une négociation à caractère civilisationnel qui aura lieu dans la capitale danoise.

Dans les semaines à venir, les articles portant sur le changement climatique et la négociation de Copenhague vont pleuvoir. Les débats étant extraordinairement techniques, les journalistes et les associations feront de leur mieux pour les traduire, chacun avec leur regard, en enjeux politiques compréhensibles – et dès lors appropriables - des citoyens.

Pourtant nous l’affirmons ici : toutes ces lourdeurs techniques sont accessoires. Elles ne font que masquer le véritable enjeu. Les négociations sur le climat ne portent pas sur le climat : elles portent sur la modernité. Elles indiquent l’urgence d’un réexamen en profondeur de la modernité, vers ce que Bruno Latour a appelé une « anthropologie symétrique ».

Pareille affirmation surprendra. Pourtant revenons sur ce que « modernité » signifie, en regard au contexte international. Louis Dumont, l’auteur d’Homo Hierarchicus et d’Homo Aequalis, une théorie de la modernité qui a fait date, peut à cet égard servir de référence.

Dumont dit que la modernité est née d’une triple scission. Scission avec la religion tout d’abord, et naissance d’un domaine séparé, séculier : le politique. C’est l’œuvre des Lumières que d’avoir accompli cela. Scission avec l’économique, ensuite, qui se constitue en domaine propre au 19e siècle. La Fable de Mandeville joue le rôle de révélateur, elle affirme que le libre déploiement des vices privés est une garantie du bien public. Marx et le marxisme sont le triomphe de « l’idéologie économique ». L’individu est né. Son existence et son indépendance sont garanties par la propriété privée, dont le philosophe anglais John Locke (1632-1704) a fourni la justification. Les sociétés se mettent à échanger, elles sortent ainsi de leur torpeur séculaire et se mettent à innover. Elles entrent dans une histoire qui n’est plus subie. Tel est le miracle moderne.

L’Inde hors de l’histoire ?

Selon Dumont, l’Inde, actuellement le quatrième plus gros pollueur mondial, est tout l’inverse. Son Etat est à peine sécularisé. La société est à dominante hindoue et malgré la partition de 1947, le communalisme reste récurrent. La question du Cachemire est irrésolue. L’égalité n’est que superficielle, les castes, groupes endogames définis par « la pureté », se sont adaptées à la modernisation économique. L’individu n’existe guère, seul le groupe, la caste, a une substance et commande la vie de l’individu. Elle commande sa naissance, son mariage, sa profession et sa mort. L’Inde vit hors de l’histoire. C’est une société immobile, tout comme ces Africains dont M. Sarkozy a parlé à Dakar.

La thèse de Dumont a eu un énorme succès. Pourtant il a fait une double erreur. Et cette double erreur explique bien des blocages persistants dans les négociations.

La première erreur est relative à Locke. Si l’empiriste anglais avait admis la propriété privée, c’était seulement dans la mesure où elle ne dégradait les ressources naturelles ni en qualité ni en quantité. C’est ce qu’on appelle la « clause de Locke ». Dumont a écarté ces réserves, jugeant qu’elles étaient la marque de conceptions médiévales et théologiques. Ceci conduit les Modernes à assimiler toute forme de propriété collective ou de res communis à un retour en arrière vers le Moyen-âge, une sorte de mise à mort de l’individu si chèrement conquis – en bref, une menace pour la démocratie. Leur démocratie, la seule, la vraie. En témoigne encore la manière dont les mouvements écologistes sont souvent traités : comme des écofascistes en puissance.

Or ce que revendiquent les pays en développement, c’est précisément cette res communis, ce droit à utiliser l’atmosphère. Ils ne rechignent certes pas à faire payer les pollueurs. Mais avant tout ils revendiquent la reconnaissance d’un droit d’usage. Ce droit d’usage se répercute jusqu’à l’échelle individuelle, puisque les gaz à effet de serre sont émis partout et par tout le monde, ce qui en fait un authentique enjeu cosmopolitique. L’ensemble de la construction dumontienne est prise à revers. Les res communis sont donc qualifiés de « prémodernes », c’est un parti qui ne peut trouver grâce aux yeux de Dumont.

La modernité est dans l’impasse

La seconde erreur de Dumont est d’avoir proposé une vision de l’Inde qui confine à la caricature. Si les pays « en développement » sont incapables d’innover, de proposer, de faire partie de l’histoire, s’ils sont irrémédiablement engoncés dans leurs traditions répétitives, alors seuls les Modernes peuvent sauver le monde. Et c’est bien ce qui se passe dans les négociations, qui voit surtout les pays « développés » discuter entre eux, à partir du même souci de « rester modernes » envers et contre tout, puisque ce n’est qu’ainsi, pensent-ils, que peut être garanti le progrès de l’humanité.

Pourtant la Modernité à la Louis Dumont est dans l’impasse. C’est la Modernité qui est responsable de 80% du problème climatique, sans avoir rien de clair à proposer à la place. La modernisation s’accompagne partout d’un accroissement formidable de la consommation de ressources, y compris en inde. S’il n’y a pas de salut hors la modernité, alors nous sommes dans l’impasse totale.

Peut-être faut-il alors cesser de considérer les autres modes de vie dans leur ensemble comme étant irrémédiablement « traditionnels », et donc irrationnels – comme le dit Dumont. L’Inde innove. La mobilité entre et hors castes est parfois plus importante que celle qui est permise par le système des grandes écoles. L’Inde possède des courants de pensée originaux qui peuvent être considérés des ressources dans les négociations, notamment le gandhisme. Elle fait souvent preuve de comportements plus équilibrés envers les non-humains. Elle possède une vraie expérience de la démocratie rurale. La solution, c’est peut-être le dialogue. La rénovation de l’Universel ne peut dignement exclure le quart de la population mondiale du débat.




Source : Courriel à Reporterre

L’auteur : Fabrice Flipo est philosophe ; il est actuellement professeur invité à l’Université de Delhi, en Inde.

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