L’étrange sens du mot « investir »

Durée de lecture : 4 minutes

15 février 2011 / Yves Jaffrennou

« Investissons-nous, avant que la folie vaniteuse de quelques-uns n’entraîne, pour tous, une définitive catastrophe. »


Nous utilisons quotidiennement des vêtements, dont parfois une veste, mais il est difficile de penser que le terme investir fait partie de la même lignée familiale tant les sens de ce verbe se sont éloignés de la souche originelle. Et pourtant, investire en latin, c’est se couvrir, s’envelopper d’un vêtement. Nous comprenons mieux, sachant cela, pourquoi revêtir quelqu’un d’un pouvoir, d’une charge, d’une mission, lors d’une cérémonie d’investiture, c’est comme l’envelopper, symboliquement parlant, des attributs de cette charge ou de ce pouvoir. Être investi c’est être habilité à les exercer.

Un autre sens, datant lui aussi du début de la Renaissance, se développe, dans le domaine militaire cette fois. Investir une ville, une place forte, c’est l’assiéger, c’est mettre des troupes tout autour – l’envelopper ! – pour en contrôler les entrées et les sorties, pour l’affamer éventuellement avant d’en donner l’assaut. Peut-être tiquerez-vous en entendant cette définition.

Actuellement, en effet, lorsqu’on nous dit qu’on a investi militairement un lieu, nous comprenons plutôt qu’on est entré dans le lieu en question et même qu’on en a, au moins partiellement, le contrôle. Il est intéressant de voir comment la signification d’un mot est en train de se transformer sous nos yeux ou plutôt sous nos oreilles. Sous l’influence des concepts psychanalytiques, en effet, investir une activité, un objet, par exemple « investir sa parentalité », consiste à mettre son énergie dans le fait d’avoir un enfant et d’en assumer les conséquences quelles qu’en soient les tonalités. De là, depuis un quart de siècle environ, l’emploi pronominal du verbe : « il s’investit dans sa profession, dans sa passion de la musique », etc.

Si bien que, par contamination de cet emploi devenu courant, le terme, au sens militaire – et sans que les dictionnaires en fassent encore mention – tend à signifier de plus en plus « entrer dans une place ». Sans doute la proximité phonique de termes comme envahir, invasion, invasif, a-t-elle contribué parallèlement à l’évolution actuelle d’investir.

Tout ce qui précède ne rend toutefois pas compte de l’étendue moderne d’investir. Attesté depuis 1922 et repris de l’anglais to invest, le terme a, si l’on peut dire, investi le vaste domaine de l’économie. Deux ans plus tard, apparaît le substantif investissement. Encore cinq années et c’est 1929. Y a-t-il un enseignement à tirer de cette proximité ? Ceci est un autre problème qu’il faudrait analyser en évoquant le terme crise, mot du jour s’il en est, lui aussi !

Quoi qu’il en soit, désormais lorsque nous entendons ou lisons : investir dans les subprimes, investissement à moyen terme, des masses de capitaux, des transactions commerciales à l’infini s’imposent à l’esprit, au point que, sur wikipédia, par exemple, si l’on cherche le terme investir, il n’est pratiquement fait mention que de ce sens économique et commercial. Est-ce à dire que, comme une marée, son flux envahit et submerge les autres emplois ?

C’est plus subtil et malheureusement plus révélateur de la marche de notre monde. Ce n’est pas un hasard : dans un système économique fondé sur des rapports agressifs pour conquérir matières premières, marchés, et de plus en plus main d’œuvre à vil prix, dans un système de concentration des entreprises mondialisées, d’OPA hostiles, de destruction de postes de travail par millions, dans un système qui peut aller jusqu’à susciter des conflits armés comme en Irak, avec des justifications trompeuses, le sens économique et le sens militaire d’investir se rejoignent et au bout du compte se superposent, pour la désolation des peuples mais pour le plus grand profit de ce qu’on nomme le complexe militaro-industriel.

Alors, investissons-nous, peut-être en est-il temps encore, dans la quête d’un mode de vie qui peut faire barrage au raz de marée bientôt incontrôlable des valeurs sur lesquelles repose l’économie mondiale contemporaine. Investissons-nous, avant que la folie vaniteuse de quelques uns n’entraîne, pour tous, une définitive catastrophe.




Source :Courriel à Reporterre.

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