L’oligopole bancaire mène la danse

2 juillet 2009 / François Morin

« Oligopole : système dans lequel de grandes entreprises s’entendent pour imposer leur intérêt commun ». Exemple : oligopole bancaire. Illustration : comment échapper à la crise qu’on a créé.


Depuis quelques jours, les plus grandes banques mondiales, du moins celles qui ont échappé à la nationalisation, commencent de nouveau à faire entendre leurs voix. Après leur débâcle financière, qui a entraîné la plus grande crise économique depuis la seconde guerre mondiale, ces banques qui ont été pourtant recapitalisées par des fonds d’Etat n’hésitent plus à redresser la tête face à des gouvernements et à des régulateurs qui avaient, il y a quelques semaines encore, des velléités de régulation de leur secteur.

Trois sujets illustrent les tentatives de renaissance de l’oligopole bancaire mondial : la volonté de s’émanciper de la tutelle des Etats pour retrouver la liberté de fixer les rémunérations des plus hauts dirigeants ; le souci de limiter la portée des tests de résistance (stress-tests) afin de ne pas devoir faire appel à de nouveaux fonds propres : enfin, la volonté de s’affranchir des règles comptables dans le but de mieux gérer dans le temps la présentation de leurs résultats.

1 - Le département du Trésor américain vient d’autoriser, le 9 juin dernier, dix des plus grandes banques des Etats-Unis à rembourser les 68 milliards de fonds publics dont elles ont collectivement bénéficiés depuis l’automne dans le cadre de son plan de stabilisation du système financier. L’annonce de l’administration Obama ne doit pas faire illusion. Elle accède en réalité, et très rapidement, à la demande de ces grandes banques, désireuses de se défaire de la tutelle de l’Etat et, tout particulièrement, des limites imposées en termes de rémunération des dirigeants.

Après avoir proclamé son intention de brider les banques dans leur politique de rémunération, Timothy Geithner a laissé entendre que le Trésor se contenterait de présenter "des suggestions pour tenter d’encourager" des pratiques plus responsables. Autrement dit, il n’y aura aucune contrainte ou limite fixées par la réglementation.

Quatre jours après cette annonce, il est intéressant de souligner que le dirigeant de la plus grande banque française, Baudouin Prot, déclarait que « les plus grandes banques françaises pourraient commencer à rembourser l’Etat début 2010 ». Cette annonce a été aussitôt suivie d’une confirmation par Georges Pauget, PDG du Crédit Agricole et président de la Fédération bancaire française. Quand il le faut, les banquiers savent se mettre à l’unisson par delà les frontières.

Mais, dès lors que les banques recouvrent leur liberté de mouvement, ne risque-t-on pas voir se reconstituer les mêmes excès en matière de bonus et de salaires, en clair, ne crée-t-on pas les conditions de prises de risques inconsidérés de leur part et donc de formation de nouvelles bulles ?

2 – Depuis quelques mois, le débat est engagé autour des tests de résistances (ou stress tests). Les banques américaines et les banques britanniques ont déjà passé une série de ces tests. Si les banques américaines sont apparemment sorties renforcées des tests de résistance, il ne faut pas oublier la polémique qui a entouré les négociations sur leurs résultats finaux. Les premiers tests ont fait apparaître un besoin en capitaux additionnels de 74,6 milliards de dollars, chiffre dont on sait qu’il a fait l’objet d’âpres discussions entre l’administration Obama et les banquiers.

Mais, la conjoncture semble rattraper les tests de résistance. On évoque en effet aux Etats-Unis une deuxième série de ces tests si la conjoncture devait s’aggraver. Parmi les hypothèses retenues lors des premiers "stress tests", destinés à jauger de la résilience des banques américaines en cas d’aggravation de la conjoncture, figurait un taux de chômage cible de 10,3% en 2009. De nombreux experts s’interrogent sur le caractère trop limité de cette prévision. Les derniers chiffres de l’emploi américain publiés vendredi 5 juin ont fait apparaître un taux de chômage en hausse de 0,5 point en mai, à 9,4%.

Or, les établissements testés n’ont désormais plus aucune marge de manœuvre. Les banques étaient déjà réticentes à céder des actifs à prix bradés, ce qui les aurait obligées à constater de nouvelles pertes. Le bras de fer est donc engagé avec l’administration et pour l’instant les banques américaines ont réussi à passer à travers les mailles d’une nouvelle série de tests.

En Europe, les premiers tests sont tout juste amorcés pays par pays et les résultats devraient être connus en septembre prochain. Mais les européens peinent à définir des modalités communes. En effet, les banques obtiendront-elles, grâce à l’Allemagne, à ce que les résultats ne soient pas publiés pour chaque établissement (comme aux Etats-Unis), mais pour chaque système bancaire national ? Ou bien au contraire, ira-t-on vers une publication individuelle, directement à l’échelle européenne, comme le souhaite les français et le FMI.

Cette opposition entre français et allemands est bien symptomatique de la place de leurs banques dans l’oligopole mondial. A la différence des établissements allemands, les banques françaises sont beaucoup plus grandes, largement internationalisées et prêtes à subir ouvertement les tests de résistance. Si cette épreuve peut en affaiblir d’autres…

3 – Enfin, c’est sur le plan comptable, que l’oligopole bancaire, notamment européen, vient d’obtenir sa plus grande satisfaction. Les autorités comptables de l’Europe, principalement l’International Accounting Standards Board (IASB), ont cédé aux pressions des pouvoirs publics européens. Les banques ont mis, à plusieurs reprises, en accusation la norme IAS 39 qui repose sur la notion de « juste valeur » pour l’évaluation des actifs financiers, c’est à dire sur la valeur de marché. Cette norme avait été imposée par les investisseurs institutionnels américains qui demandaient à pouvoir suivre, sur le très court terme, la valorisation des titres.

Durant la crise, cette règle de valorisation des actifs a été amendée à plusieurs reprises au motif que le « marché » avait disparu pour plusieurs classes d’actifs, et notamment pour les actifs structurés de dette. Début juin, Michel Pébereau, Président de BNP Paribas, et Gérard Mestrallet, président de GDF Suez enfonçaient le clou et indiquaient qu’il fallait tirer les leçons de la crise : il faut revoir, disent-ils, le rôle et la composition du conseil du normalisateur, c’est à dire de l’IASB. On a là la manifestation la plus éclatante du pouvoir renaissant de l’oligopole bancaire. Quand les règles ne conviennent plus aux banques, et surtout aux plus grandes, eh bien il faut les changer.

En conclusion, mais c’est un signe très révélateur, les trois sujets qui viennent d’être rappelés ont été imposés par les banquiers eux-mêmes. Surtout, ils l’ont été en même temps des deux côtés de l’Atlantique. Or, la coordination des intérêts économiques est le propre de tout oligopole. Tel le Phénix, l’oligopole bancaire mondial est probablement en train de renaître de ses cendres et surtout de celles qu’il a malheureusement semées derrière lui.





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Source : http://web.mac.com/fmorintlse/La_fi...

L’auteur : François Morin est professeur à l’Université de Toulouse. Son livre, Le nouveau mur de l’argent (Seuil, 2006), est, de l’avis de Reporterre, l’un des meilleurs pour comprendre comment la machine financière a vampirisé l’économie mondiale.

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