Faire un don
39151 € récoltés
OBJECTIF : 80 000 €
49 %
Pour une presse libre comme l'air ! Soutenir reporterre

L’urbanisation grignote sans répit le territoire français

Durée de lecture : 5 minutes

14 avril 2005 / Hervé Kempf


Ce que le promeneur ou l’automobiliste constate toujours davantage,
les chiffres viennent le confirmer : le paysage français se transforme, et les vertes campagnes qui en font la délicate caractéristique sont de plus en plus envahies par le phénomène urbain. Présentée le 13 avril par le ministre de l’écologie, Serge Lepeltier, une étude de l’Institut français de l’environnement (IFEN) illustre le phénomène d’« artificialisation », ou de transformation des espaces naturels, qui touche la France comme l’Europe.

Si les paysages ruraux dominent nettement le territoire français, avec 95 % de la superficie totale, « les paysages urbains ont progressé de manière significative, alors que les prairies et les territoires agricoles hétérogènes comme les bocages ont régressé », relève le n° 101 des Données de l’environnement publiées par l’Institut. Selon cette étude, l’espace agricole représente 59 % du territoire, et 4,8 % de celui-ci sont, en 2000, sous emprise urbaine. « L’armature urbaine, constituée d’un semis plus ou moins dense de villes moyennes et de grandes agglomérations reliées par les principales infrastructures de transport, augmente partout. L’artificialisation a évolué de 4,8 % en dix ans. » Plus encore que la ville stricto sensu, les infrastructures de transport routier, ferroviaire, aéroportuaire et portuaire « enregistrent une croissance particulièrement vive », de 12 %.

L’étude publiée par l’IFEN s’inscrit dans un projet européen appelé Corine Land Cover : celui-ci analyse l’occupation des sols européens selon une méthodologie commune. La technique de base consiste à interpréter des photos prises par satellite des territoires étudiés et représentant ceux-ci à l’échelle du 1/100 000e. Les spécialistes d’analyse de ces photos, ou « photo- interpréteurs », étudient les images en les découpant en « mailles » de 25 hectares, chacune étant affectée, selon son utilisation, en une catégorie parmi quarante-quatre (terre arable, forêt, prairie, ville, surface en eau, etc.).

Un grand intérêt de cette méthode est de permettre d’observer les évolutions dans le temps. Une première base photographique a été constituée en 1990. L’étude qui est publiée aujourd’hui fournit les données observées en 2000 en présentant les principales variations enregistrées. La méthode est relativement grossière, dans la mesure où il faut un changement portant sur 5 hectares pour enregistrer une modification.

"Corine Land Cover a tendance à sous-estimer l’urbanisation et l’importance du recul des prairies, note Bruno Trëgouët, directeur de l’IFEN. Par exemple, les maisons isolées ne sont pas prises en compte. On
fera dans l’avenir des investigations plus fines, sans doute par des zooms sur les zones qui bougent le plus rapidement."

Malgré ses défauts, Corine permet de repérer les tendances lourdes, et de les cartographier. En France, on observe ainsi que la couronne parisienne, l’Ouest breton, la plaine d’Alsace, le couloir rhodanien et le littoral méditerranéen sont les plus touchés par l’artificialisation. En Europe, l’Agence européenne de l’environnement indique de même que l’extension urbaine a été très importante pendant la décennie 1990 dans de nombreuses régions, notamment dans le sud de l’Italie, l’est de l’Allemagne, et toute l’Irlande.

Corine Land Cover n’est pas le seul instrument de mesure de l’occupation des sols. Il complète une enquête annuelle, appelée Teruti, menée par le Service central des enquêtes et des études statistiques du ministère de l’agriculture. Elle utilise une méthode très différente : chaque année, dans tous les départements, des enquêteurs vont inspecter des points précisément localisés (550 000 sur toute la France) à partir de photographies aériennes. Ils observent alors leur utilisation selon une nomenclature de 81 catégories.

Si Teruti ne permet pas une cartographie telle que celle de Corine Land Cover, elle sous-estime moins le phénomène d’artificialisation et donne des indications de superficies plus précises. Agrégeant les « sols artificialisés non bâtis » (chantiers, cimetières, jardins, etc.), les « sols revêtus » (parkings, routes) et les « sols bâtis » (les bâtiments), Teruti donne ainsi pour 2003 une surface artificialisée de 33 714 km2, soit 6,1 % du territoire (Chiffres et données, n° 157 de mars 2004). Les routes et les parkings représentent une surface très importante de cet ensemble : 17 242 km2.

L’accroissement des surfaces artificialisées selon Teruti a été très importante par rapport à 1992 : +16 %, soit plus de 1 % par an, deux fois plus vite que ne l’indique Corine Land Cover.

Ces études minorent aussi la transformation du paysage en ne prenant pas en compte des éléments qui occupent une petite surface, mais ont un impact paysager certain, notamment les pylônes électriques et relais téléphoniques, et sans doute les maisons isolées qui « mitent » le territoire.

Les impacts paysagers sont toujours discutables, parce que relevant de jugements esthétiques qui ne font pas facilement consensus, mais l’artificialisation des sols a des effets environnementaux certains. Le recul important des prairies est un « facteur aggravant de l’érosion ou des inondations », note l’IFEN, tandis que le phénomène d’artificialisation est un « facteur d’augmentation des sources de pollutions des eaux ». De son côté, l’Agence européenne de l’environnement relevait en novembre 2004 que la fragmentation du paysage, du fait de routes ou autres infrastructures, accroît « le risque que les écosystèmes ne puissent plus se connecter les uns aux autres, au péril de la survie de leur flore et de leur faune ».



Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Source : Article paru dans Le Monde du 14 avril 2005, repris par vnea.net.

11 décembre 2019
L’utilisation massive de gaz lacrymogènes inquiète les scientifiques du monde entier
Enquête
28 novembre 2019
Le climatoscepticisme reste présent dans la classe politique
Enquête
10 décembre 2019
En refusant de réglementer la publicité, le gouvernement sacrifie l’écologie
Tribune




Du même auteur       Hervé Kempf