La Grèce sous le joug : un autre regard

Durée de lecture : 12 minutes

10 mai 2010 / par villalard

Des témoignages en direct de Grèce présentent une autre version que celle des médias dominants sur le déroulement des manifestations.



"Voici le mail envoyé par un jeune camarade du NPA qui vit à Athènes.
La situation a l’air bien différente de ce que les médias français laissent entendre, en tout cas beaucoup plus tendue.

Pour décryptage : ANTARSYA = coalition de groupes révolutionnaires (trotskystes entre autres) ; SYRIZA = coalition "antilibérale-anticapitaliste", structurée autour d’un courant eurocommuniste (issu de la crise du PC grec) à laquelle participent aussi des groupes d’extrême-gauche ; KKE = parti communiste grec (PAME = courant syndical du KKE)."

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Salut Vincent,

J’ai suivi un peu les infos françaises sur la situation ici. C’est assez paradoxal. D’un coté les journalistes français sont capables de s’enflammer en parlant de processus pré révolutionnaire, et de l’autre ils minimisent les chiffres des manifestations et les violences policières. J’ai entendu sur France 2 des chiffres hallucinants ; 30 000 selon la police et 50 000 selon les organisateurs. En réalité les chiffres ici en Grèce c’est 100 000 selon la police et le double sinon.

La manif a été ultra violente. Les flics nous ont attaqué dés le début sans grands motifs, du coup ça a dégénéré... Puis les flics ont découpé le cortège et ont contraint les bouts de manifs de se séparer de parfois plusieurs km. Perso, dans celle où je me suis retrouvé, les gens ont beaucoup cassé sur le passage. Une annexe de la mairie d’Athènes et une du ministère de l’économie ont été brulées, ainsi que des camions de flics et de pompiers et toutes les voitures de luxe trouvées sur le passage.

D’un autre coté les manifestants ont brulés des banques dont une dans laquelle il y a eu trois morts... Apparemment il se dirait maintenant, ce qui n’excuse pas la connerie de ceux qui ont foutu le feu et qui ont donc tué ces trois personnes, que le patron de ces trois employés leur a refusé le droit de grève et les a enfermé dans le bâtiment pour pas qu’ils partent... Mais je ne pense pas qu’il sera inquiété dans cette affaire.

Durant et après la manif les flics ont fait preuve d’une extrême violence. Personnellement j’ai vu pas mal de gens blessés. J’en ai moi même vu bien plus que le chiffre officiel de 8... Les flics ont utilisé énormément de gaz, et on a été chargés des dizaines de fois par les voltigeurs à moto... Ce matin il est encore impossible de savoir le nombre des personnes en gardav’. On peut noter aussi que tout de suite après la manif, les voltigeurs ont été envoyés à Exarchia, le quartier militant d’Athènes et qu’ils ont saccagé les bars de "gauchistes" et tabassé tout ce qui s’y trouvait. Une camarade a des blessures au bras après avoir été jetée dans les bouts de verre dans le bar autogéré de Stéki, qui a été sacagé...

Après cette manif, je pense qu’il devient clair que le mouvement est loin d’être mort. Donc ça va continuer. Ce sursaut a été créé par l’annonce du deuxième paquet de mesures qui prévoit entre autre le passage de la retraite à 67ans. Il y a maintenant une réelle dynamique. Les syndicats ADEDY et GSEE appellent à des nouvelles manifs aujourd’hui. On verra ce qu’il en est. Mais les bureaucraties ont un peu été débordées. De plus, il faut savoir que certains petits secteurs sont contrôlés par des orgas révolutionnaires (les travailleurs du métro, les cuisiniers, les journalistes, les ingénieurs...) ce qu’il ne faut pas minimiser.

Du coté des orgas : les positions d’ANTARSYA restent les mêmes que celles exprimées dans la lettre que j’ai envoyée. Il faut absolument continuer le mouvement et tenter de l’étendre, notamment au niveau européen. Ils faut que les révolutionnaires européens s’unissent dans le refus des diktats du FMI et de l’UE.

Syriza, je ne sais pas trop quelles sont leurs positions après la manif d’hier. Dans tous les cas ils sont pour continuer le mouvement. Les orgas révolutionnaires de RIZA ne l’ont quitté à aucun moment. Il faut continuer cette unité de lutte.

Comme tu le dis, la surprise vient du KKE. Hier les militants de PAME ont chargé les flics et tenté de rentrer dans le parlement. Bien sur ils se sont fait sérieusement casser la gueule. D’habitude ils évitent ce genre d’actions gauchistes. Ca prouve que chez eux aussi la base fait pression. Les gens sont révoltés et prêt à tout. C’est la même chose chez eux. En plus comme tu le dis ils avaient des banderoles un peu moins sectaires que d’habitude. Je ne pense pas qu’il est envisageable de faire une manif commune avec eux bientôt, mais en tous cas ils ont montré une volonté de continuer activement le mouvement.

Le plus gros risque vient des syndicats de masse. ADEDY et GSEE, les syndicats du public et du privé sont officiellement dirigés par des tendances syndicales proches du PASOK, le PS grec au pouvoir. Ca représente énormément de gens. Le risque est qu’ils fassent comme il y a quelques semaines, qu’ils appellent à se calmer peu à peu. J’espère que leurs bureaucraties pourront cette fois etre totalement dépassées par la colère populaire de leur base.

Voilà, pour le moment les infos ne sont pas forcément très précises. Je pense que les perspectives seront plus claires ce soir quand tout le monde aura pu se réunir, parce que pour le moment c’est le gros bordel, les cortèges ont été disloqués et on sait pas trop comment ça s’est fini dans certains coins.

SR, Johann"

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Le 10-05-06 à 23:49, XXX a écrit :

Pour info : je me permets de relayer la lettre d’un employé de la banque, trouvé sur le site de l’OCL et relayé sur Indymedia Paris.

A propos de l’incendie mortel de la Marfin Egnatia Bank

Les trois personnes décédées seraient des employés de la banque Marfin Egnatia Bank. Cette banque est propriété du magnat grec Andreas Vgenopulos, surnommé le "nouvel Onassis", est considéré comme un des hommes les plus riches du pays : propriétaire de Olympic Air et d’autres entreprises (Marfin Investment Group). On ne connaît pas encore les circonstances exactes de l’incendie. La porte d’entrée en bois aurait été touchée par un cocktail molotov et le feu se serait rapidement propagé dans les étages. D’après les témoins, les pompiers ont remarqué qu’il n’y avait pas d’extincteurs dans la banque et que la sortie de secours était fermée avec un cadenas ! Alors que le pays était paralysé par la grève générale, que dans tout le quartier les magasins avaient leurs rideaux baissés, il semble que dans cette banque les employés avaient été contraints de travailler.

Le syndicat des employés de banque (OTOE) a appelé ce soir à une journée de grève pour demain jeudi. L’identité des 3 personnes décédées reste encore inconnu : on sait seulement qu’il s’agit de deux femmes et d’un homme.

Dans une lettre publiée ce soir mercredi sur le site Indymedia d’Athènes, un employé de la Marfin Egnatia Bank fait une déclaration, demandant qu’elle soit rendue publique.

« Je me sens dans une obligation envers mes collègues qui sont décédé si injustement aujourd’hui à parler et à dire quelques vérités objectives. J’envoie ce message à tous les médias. Toute personne qui possède encore une certaine conscience devra le publier. Les autres peuvent continuer à jouer le jeu du gouvernement. »

Dans cette lettre, l’employé déclare que « les pompiers n’ont jamais délivré la licence d’exploitation de l’immeuble », que « le bâtiment en question n’a pas de mécanismes de sécurité incendie » correspondant à sa taille (gicleurs au plafond, issues de secours, tuyaux d’incendie). « Il y a seulement quelques extincteurs portatifs qui, bien entendu, ne peuvent en rien aider à combattre un feu important dans un bâtiment construit avec des normes de sécurité depuis longtemps dépassées. La direction utilise également le coût élevé de ces exercices comme prétexte et n’a même pas pris les mesures les plus élémentaires pour protéger son personnel. »

Il souligne aussi qu’aucun membre du personnel n’a été formé au risque d’incendie, qu’il n’y a jamais eu d’exercice d’évacuation. « Les seules sessions de formation qui ont eu lieu à la Marfin Bank ont été sur des scénarios concernant l’action terroriste et en particulier la planification de l’évacuation des "grosses têtes" de leurs bureaux dans une telle situation. »

Absence de local incendie, matériaux inflammables (papiers, plastiques, fils, mobilierŠ). « Aucun membre de la sécurité n’avait la moindre connaissance sur les premiers secours à donner ou comment éteindre un feu. »

Par ailleurs, « la direction de la banque a formellement interdit aux salariés de s’absenter aujourd’hui, bien qu’ils l’aient demandé constamment eux-mêmes très tôt ce matin - tandis qu’elle a aussi forcé les salariés à verrouiller les portes et a confirmé à plusieurs reprises par téléphone que l’établissement restait fermé pendant la journée. "Ceux qui partent aujourd’hui, ne viennent pas au travail demain", a été une menace constante. La direction leur a même fermé leur accès à Internet afin d’empêcher les salariés de communiquer avec le monde extérieur. »

La lettre dit aussi qu’ au cours des derniers jours qui ont précédé la grève générale, la direction n’a cessé de terroriser les employés en utilisant oralement l’"offre" suivante : ou vous venez travailler, ou vous êtes virés.

« Enfin, messieurs, faites votre autocritique et cessez de faire semblant d’être choqués. Vous êtes responsables de ce qui s’est passé aujourd’hui, et dans n’importe quel Etat de droit (comme ceux que vous souhaitez utiliser de temps en temps comme les meilleurs exemples dans vos émissions de télévision) vous auriez déjà été arrêtés pour les actions ci-dessus. Mes collègues ont perdu la vie aujourd’hui par préméditation : la préméditation de la Marfin Bank et de M. Vgenopoulos en personne qui a explicitement déclaré que quiconque ne venait travailler aujourd’hui [le 5 mai, journée de grève générale !], n’avait pas à se déranger le lendemain [où ils seraient renvoyés]. »

Signé : un employé de la Marfin Bank

Sources : Athens Indymedia, UK Indymedia., Presse grecque (TaNea, Kathimerini), http://libcom.org

Version anglaise du témoignage : http://www.occupiedlondon.org/blog

http://www.occupiedlondon.org/blog/...

Traductions OCL : http://oclibertaire.free.fr

http://oclibertaire.free.fr/spip.ph...

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Egalement sur le site de l’OCL le vendredi 7 mai 2010

Terreur d’État à Exarchia (Athènes)

Article en anglais sur libcom
Traduction sur jura libertaire avec photos et Videos

Dans une orgie de punition collective, la police grecque a mené une attaque brutale sur le quartier d’Exarchia, à l’issue de la manifestation d’hier, saccageant des boutiques et des centres sociaux, expulsant un squat à main armée et brutalisant les habitants.

La brutalité policière qu’on a pu voir dans les rues d’Exarchia hier soir après la fin de la manifestation du deuxième jour de grève générale à Athènes est inédite. On peut nourrir de sérieux doutes sur la nature du régime actuel en Grèce, qui laisse tomber son masque démocratique pour se montrer tel qu’il est réellement : la poursuite de la junte des colonels.

À l’issue de la manif des centaines de policiers antiémeute et voltigeurs ont fondu sur Exarchia, le quartier du centre d’Athènes qui est un bastion extrémiste depuis le début du XXe siècle. La police a travaillé à matraquer les passants et les gens aux terrasses des cafés, saccageant le vieux café de la place Exarchia malgré le fait qu’il soit bondé de clients. Voyez plutôt :

Les habitants ont naturellement gueulé des slogans antifascistes, rappelant le souvenir récent des années de junte militaire et assimilant les flics aux SS. La fureur policière a redoublé, frappant tous ceux qui se trouvaient sur leur passage et investissant un immeuble d’habitation. Ioanna Manoushaka était à l’entrée de chez elle criant que les flics avaient fait de la vie un enfer dans le quartier quand ces derniers l’ont attaqué, lui cassant le bras et des dents.

Elle a couru se réfugier à l’étage s’enfermant chez elle, ce qui n’a pas empêché les policiers antiémeute de la suivre et d’essayer de forcer sa porte cinq minutes durant lesquelles elle et son mari, un compositeur célèbre, ont dû se barricader.

Gueulant « ce soir on vous nique », la police a ensuite envahi et dévasté le centre social Diktio qui accueille les immigés, le Réseau des droits sociaux et civils, un collectif de gauche actif contre le terrorisme d’État depuis plusieurs décennies. Selon le communiqué de Diktio, « le gouvernement du FMI et de la junte du marché tente d’exploiter le geste criminel de la banque pour imposer un régime de terreur dans le pays. L’orgie de gouvernance policière par l’usage d’armes chimiques et de matraquages de masse a atteint son paroxysme cet après-midi à Exarchia. »

Au même moment une armada de forces de police entourait le squat anarchiste de la rue Zaimi au-dessus de Polytechnique, pour l’envahir et évacuer ses occupants l’arme au poing. Le fait qu’un policier ait tiré en l’air pendant cette opération n’a pas été confirmé. Tous les occupants ont été raflés.

La pratique de la vengeance collective à l’encontre de la résistance populaire aux mesures annoncées est une méthode caractéristique du gouvernement de collaboration avec les Nazis dans les années 1940, justifiant le sobriquet devenu commun adressé aux flics de « tsoliades allemands » (l’escadron de la mort).



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Source :Courriel à Reporterre

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