La biodiversité n’est pas une ressource naturelle

9 septembre 2014 / Jean Gadrey



A propos d’Économie et biodiversité : produire et consommer dans les limites de la biosphère, de Marc Barra, Laurent Hutinet et Gilles Lecuir. Un plaidoyer bien documenté pour ne pas oublier l’esprit de la biodiversité quand on pense au climat ou aux énergies renouvelables.

J’ai repris dans ce billet des extraits de la postface que j’ai rédigée pour ce livre de très bonne facture, présenté de façon particulièrement agréable et didactique, qui vient d’être publié par Marc Barra, Laurent Hutinet et Gilles Lecuir, dans le cadre de l’agence régionale et laboratoire d’idées natureparif, liée au Conseil régional d’Île-de-France.

La période actuelle est riche en écrits et en livres sur la thématique de la transition. Beaucoup plus d’écrits que de décisions politiques d’envergure, même si l’on peut espérer que les premiers, relayés par des initiatives et pressions d’acteurs multiples, contribueront à l’émergence des secondes. Il y a urgence.

En quoi le présent ouvrage se distingue-t-il d’autres références, toutes utiles ? Avant tout par sa vision large et riche d’une transition écologique n’accordant pas une priorité absolue à la transition énergétique et aux enjeux climatiques, ou plus exactement capable de situer ces deux questions essentielles (énergie et climat) au sein de celles du « monde vivant » et de la biodiversité, en établissant des liens multiples que certains autres écrits sous-estiment.

Pourquoi l’entrée par la transition écologique dans toutes ses dimensions, à commencer par celle de la biodiversité et du monde vivant, éclaire-t-elle autrement de grandes questions d’avenir ?

En premier lieu, la problématique devenue familière de « l’érosion de la biodiversité » est ici fortement enrichie. Il ne s’agit pas seulement du rythme de disparition de nombre d’espèces, mais plus fondamentalement de la disparition d’interactions vitales et de leurs « fonctionnalités » au sein du monde vivant, dont le monde humain. Pour le dire autrement, la tendance fréquente à présenter la biosphère comme un « stock » ou un « patrimoine » naturel à préserver est réductrice. Si patrimoine il y a, il est vivant : c’est un potentiel dont il faut prendre soin en préservant ou entretenant des dynamiques et des fonctionnalités liées, ce qui va au-delà de l’injonction à un usage parcimonieux des « ressources » qui en forment les supports.

En second lieu, l’ouvrage rappelle que le vivant et l’inanimé sont intimement liés par des flux et cycles de matières, de gaz et de substances minérales ou organiques… Il faut donc dépasser, en l’englobant, l’intérêt légitime pour le climat, l’énergie ou les « ressources naturelles », y compris pour être plus pertinent sur ces questions majeures qu’on ne peut saucissonner. Ainsi, nous expliquent les auteurs en citant Jacques Weber et Robert Barbaut, « désertification, changement d’usage des terres, dégradation des sols, dépérissement des coraux, invasions d’espèces sont des éléments constitutifs de ces rétroactions climat/biodiversité. »

Particulièrement importante à mes yeux est la référence à l’exigence - notamment dans les pratiques économiques - de qualité, de préservation de « la dimension qualitative des écosystèmes, autrement dit de la préservation de leurs caractéristiques fonctionnelles par une gestion adaptée - qui peut de fait aussi être une non gestion. »


- Dispositif expérimental en Caroline du Nord, pour mesurer les échanges atmosphériques des forêts -

Prenons trois exemples, bien documentés dans cet ouvrage.

Le premier est peut-être le plus connu. L’exploitation « durable » d’une forêt ne peut être pensée uniquement selon la ressource en bois, en gérant un taux de prélèvement équilibré. Elle doit faire appel à des principes de gestion sylvicole qualitative : « conservation d’une diversité génétique, choix des coupes en rapport aux classes d’âges, attention portée aux sols, aux communautés végétales et animales représentées, etc. En agriculture également, il serait possible de ne jamais épuiser la fertilité des sols en respectant les principes de maintien de la fertilité des sols, d’associations culturales privilégiant des variétés différentes, etc. ».

Deuxième exemple, qui commence lui aussi à attirer l’attention : la nécessaire promotion des énergies renouvelables ne devrait pas échapper à la prise en compte de « bilans matières » et de « bilans biodiversité » relatifs aux composants matériels de ces énergies et de leurs supports technologiques…

Troisième exemple : la construction, le bâtiment ou le logement « durables ». Pour l’essentiel, les enjeux sont exprimés aujourd’hui en termes de rénovation thermique des bâtiments anciens et de construction de bâtiments neuf dits « basse consommation » ou à « énergie positive ». Ces pratiques sont d’une extrême importance, mais elles ne constituent pas la transition écologique à part entière. Pour deux raisons.

La première est le risque d’oubli de « l’énergie grise » nécessaire à l’extraction et au transport des matières premières pour la fabrication des matériaux, à cette fabrication elle-même, et, enfin, à la gestion de fin de vie du bâtiment. C’est particulièrement important quand on sait que beaucoup de matériaux actuellement utilisés sont… des dérivés du pétrole.

Par ailleurs, « la qualité d’un bâtiment ne se juge pas uniquement à l’aune du critère carbone mais aussi selon son incidence globale sur les systèmes vivants, à chaque étape du cycle de vie : fragmentation, artificialisation des sols, disparition des espèces et des milieux, exploitation de matières premières, etc… la rénovation des bâtiments doit aussi tenir compte de la qualité des matériaux employés… Ainsi, les isolants alternatifs bio-sourcés constituent des voies crédibles pour la rénovation. Les laines de lin, de chanvre, de ouate de cellulose ou autres fibres végétales possèdent des propriétés thermiques intéressantes et ne produisent aucune pollution en fin de vie. » Mais leur usage doit « tenir compte des modes de production agricole. C’est toute une filière qui est concernée, ce qui confirme qu’il est difficile de faire changer les choses en ne tirant qu’un seul bout de la ficelle. »

Ce livre montre qu’il est possible de tenir plusieurs bouts de la ficelle sans tout emmêler, d’adopter une pensée complexe ou systémique sans renoncer à la clarté de l’analyse.

- Lu par Jean Gadrey.


- Économie et biodiversité : produire et consommer dans les limites de la biosphère, Marc Barra, Laurent Hutinet, et Gilles Lecuir, Préface : Hubert Reeves, Postface : Geneviève Aazam, Robert Barbault, Alain Bougrain-Dubourg, Jean Gadrey, Jean-Marie Harribey, Harold Levrel, Dominique Méda, Marie-Dominique Robin, Victoire Editions, 276 pages, 16 euros. Infos : Naturparif (Agence régionale pour la nature et la biodiversité en Île-de-France).




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Source : Jean Gadrey.

Photos : Reporterre.

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