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Entretien —

« La campagne possède des réponses aux maux dont souffre notre société »

Philippe Bertrand anime depuis des années une émission à l’affût des trésors d’inventivité disséminés dans les régions françaises. Il a une connaissance affûtée de ces alternatives d’avenir. Il s’est entretenu avec la revue Futuribles.


Depuis huit ans, Philippe Bertrand présente « Carnets de campagne », un programme radiodiffusé par France Inter, consacré aux initiatives sociales, économiques ou culturelles qui fleurissent un peu partout dans les régions françaises et ouvrent des pistes d’avenir hors des réponses institutionnelles et des sentiers battus.

Au terme de mille cinq cents émissions, quel bilan tire-t-il de cette immersion dans des territoires en mouvement ? Ces projets conçus par des « artisans du futur » capables de fédérer les énergies et les moyens sont-ils précurseurs de nouvelles formes de vie sociale ? Constituent-ils les indices d’une mutation en marche de la société française — voire européenne ? Ces nouveaux entrepreneurs concilient-ils l’agir local et le penser planétaire ?

La revue Futuribles a interviewé Philippe Bertrand.


Comment est née l’émission Carnets de campagne ?

Philippe Bertrand - L’émission Carnets de campagne est née en 2006 lors d’un changement de la grille des programmes de France Inter. On m’a proposé ce créneau horaire pour parler des innovations culturelles, sociales ou économiques qui se multipliaient dans les régions françaises, et pour permettre un passage en douceur vers l’émission suivante, « Le Jeu des mille euros ».

Je me suis posé beaucoup de questions sur l’orientation et le contenu de ces Carnets et j’ai proposé aux auditeurs de nous écrire pour nous faire part des initiatives intéressantes dont ils étaient témoins ou dont ils avaient entendu parler dans leur entourage. C’était l’époque où Ségolène Royal parlait de la démocratie participative, moi j’ai proposé la dénonciation positive !

Notre appel à projets se fait à l’échelle d’un département trois semaines ou un mois avant l’émission. La remontée est immédiate à travers le site de Carnets de campagne ou les réseaux sociaux, au rythme de cinquante à cent réponses par département.

Nous les trions sur trois critères : l’impact, le caractère innovant et l’exemplarité. Mon équipe et moi-même prenons contact ensuite directement avec ceux que j’envisage de présenter à l’antenne. Carnets de campagne, cette fenêtre ouverte sur la vitalité de l’économie sociale et solidaire, a déjà à son actif 1 500 émissions et reçoit chaque année environ huit mille courriers.

Ce qui me saute aux yeux depuis le début de l’émission, c’est la qualité de ces initiatives. En huit ans, j’ai traité tous les départements et il nous est arrivé de revenir quatre fois dans le même, grâce à quoi nous pouvons suivre l’évolution de projets que j’avais présentés quelques années auparavant.

D’où émanent les initiatives que vous présentez à l’antenne ?

La plupart des projets sont l’expression de la volonté d’acteurs locaux. Ils émanent de la société civile, échappent au champ de la décision politique et à la dictature du court terme. Ils ont souvent pour origine le besoin de lien social entre des populations éloignées des centres de décision. Je m’y suis beaucoup intéressé parce que je suis moi-même « néo-rural » et que ma région d’origine fait partie de la diagonale du vide, celle qui prend la France en écharpe du nord-est de la France à la Creuse.

La majorité des projets que nous recevons sont donc surtout d’origine rurale — des villages, des bourgs, des communautés de communes — ou proviennent de la population croissante des néoruraux. La solidarité dans un milieu rural confronté à la fermeture des services publics et des commerces de proximité, relève plus, au départ, de la nécessité de survie que d’une stratégie de développement.

Le mouvement s’est accéléré avec la vague de transfert de populations citadines qui, depuis quelques années, s’est propagée soit en périphérie des villes, soit au cœur de la ruralité. La campagne possède un réservoir de réponses aux maux dont souffre notre société et de solutions alternatives dont nous ne mesurons pas assez l’importance. C’est une formidable machine à solutions où l’économie sociale et solidaire, qui a maintenant trente ans d’âge, trouve son terrain d’expression privilégié.

La grande variété française des paysages, des cultures et des histoires régionales entraîne aussi des surprises. Pourquoi le Gers accueille-t-il volontiers les néoruraux et les télétravailleurs pour lesquels des villages sont équipés en haut débit ? Pourquoi la Basse-Normandie suscite-t-elle un engouement pour les pratiques agricoles biologiques alors que celles-ci demeurent plus marginales en Bourgogne ?

Les initiatives urbaines sont moins fréquentes, mais elles sont surtout moins visibles et repérables qu’à la campagne. Elles s’inspirent, pour certaines, d’un mouvement né en Europe du Nord, « les quartiers en transition » : des collectifs d’habitants qui s’unissent pour participer aux décisions d’aménagement de leur quartier et pour développer des services communs comme le recyclage des déchets ménagers ou la création de jardins partagés.

Dans la même veine, la culture de mini-potagers sur des bouts de terrain publics ou privés, pour nourrir des habitants en difficulté, est un exemple venu de Grande-Bretagne. Ces « incroyables comestibles » ont fait école sur le thème « rendons l’espace public utile ». La crise a mis en valeur des solutions auxquelles on prêtait peu d’attention avant. C’est un véritable révélateur. Quelques initiatives émergent des quartiers dits sensibles, mais elles sont plus rares.

Y a-t-il un profil type des porteurs de projet ?

Oui et non ! Ce sont des personnes ou de petits groupes d’individus, sensibilisés aux failles et aux faiblesses de leur environnement local, qui mettent leur énergie et leur talent au service d’un projet souvent novateur, hors normes, tourné vers le futur. On trouve aussi beaucoup de jeunes qui reviennent au pays, nantis d’un bac + trois ou quatre et d’une expérience professionnelle vécue ailleurs. Ils travaillent en réseau, sont parfois bénévoles et ont peu tendance à communiquer.

Ce sont souvent des témoins ou des bénéficiaires de leurs initiatives qui nous préviennent car ils font rarement leur propre promotion. Ils sont généreux, dynamiques, avec une sensibilité politique de gauche. Combien sont-ils ? Je l’ignore car rien n’est vraiment chiffré dans ce secteur mouvant.

Dans ce foisonnement, quels sont les thèmes dominants ?

L’insertion des personnes en difficulté par l’activité économique est un thème majeur. Ces entreprises d’insertion aux formes et aux activités très diverses reçoivent un public de plus en plus jeune de « décrocheurs » et emploient environ 300 000 personnes.

Les nouveaux modes de production agricole suscitent beaucoup de vocations, comme l’agriculture bio à laquelle la France ne consacre que 3 % à 4 % de ses terres agricoles, ce qui la place en queue du peloton européen. L’économie verte est d’ailleurs primordiale, avec les circuits courts de distribution et les groupements mettant en relation directe producteurs et consommateurs d’une même région, qui se constituent un peu partout.

La Drôme, par exemple, a lancé une plate-forme départementale des producteurs, suivie par l’Allier et la Corrèze. Dans les Hautes-Alpes, un collectif s’est constitué pour l’importation directe d’oranges siciliennes issues d’une coopérative biologique, démultipliant sur le sol national une initiative italienne. Ils reçoivent et distribuent dans leur voisinage vingt tonnes d’oranges à chaque livraison, sans compter une partie de productions diverses plus locales.

Les coopératives accueillant de nouveaux entrepreneurs auxquels on offre des locaux, des services administratifs, de la formation et de l’accompagnement sont un autre créneau dominant. Ces incubateurs hébergent beaucoup d’artisans. Les entreprises restent en moyenne trois ans au sein de la coopérative avant de voler de leurs propres ailes.

Parmi les autres tendances, on relève l’éco-construction, surtout pour l’habitat, la construction de maisons dans des hameaux, parfois sur un même terrain à partager. On voit se développer aussi les maisons de pays qui conseillent les intéressés sur l’éco-construction. Beaucoup de choses touchent ainsi à l’habitat au sens large.

De nombreux projets sont également liés à l’économie circulaire, avec le recyclage des déchets et les ateliers de réhabilitation. C’est de plus en plus fréquent et cela prend des formes très diverses. Un nouvel intérêt s’amorce pour la relance de la production made in France (voire made in Creuse !) par de jeunes entrepreneurs.

Les festivals, les loisirs culturels, souvent liés à l’éducation populaire et l’éco-tourisme, suscitent aussi de nombreuses initiatives. À l’heure actuelle, on assiste également à une floraison d’universités populaires où l’on pratique l’échange de savoirs et de bonnes pratiques.

Autre illustration du lien social régénéré : les « bistrots de pays », qui offrent des services de proximité et une convivialité. Certains sont labellisés et concernent des localités de moins de 2 000 habitants dépourvues d’espace commun, mais il en existe beaucoup qui s’installent et se développent sans aucun label.

À l’inverse, certains secteurs suscitent moins de vocations : nous recevons par exemple peu de projets concernant le milieu scolaire et la formation.

Si je cherchais à synthétiser tous ces projets, je dirais qu’ils sont pédagogiques, économiques, populaires, écologiques et reposent sur des circuits courts. En fait, dans ce foisonnement, on ne peut pas parler de phénomènes de mode, par nature éphémères, mais de tendances, beaucoup plus durables parce que liées à des carences et à des dysfonctionnements dans la société française.

Même si le milieu rural n’est pas le seul terrain d’expansion des initiatives, il n’en demeure pas moins qu’il est souvent synonyme d’expérience pilote. La dernière en date relève de l’engagement de quatre départements à prédominance rurale, le Cher, la Nièvre, l’Allier et la Creuse, qui viennent d’inaugurer le programme commun des « nouvelles ruralités ».

Ce programme, présenté à l’ensemble des collectivités territoriales, consiste à garantir le tout-numérique et l’accès inconditionnel des habitants à celui-ci, à valoriser les capacités d’accueil et d’accompagnement de nouveaux entrepreneurs, et à maintenir les populations locales sur place par le soutien aux initiatives économiques, culturelles et sociales.

Quelle forme juridique prennent ces initiatives ?

Il y a des initiatives innombrables mais sans fondement juridique bien défini ou définitif. Associations, sociétés coopératives et participatives (SCOP), coopératives, artisans, fondations, très petites entreprises ou industries (TPE, TPI), etc. : la majorité de ces projets relèvent de l’économie sociale et solidaire, et fédèrent des partenaires relevant de divers statuts.

La loi présentée par Benoît Hamon, le ministre délégué à l’Économie sociale et solidaire, devrait clarifier la situation. Son risque est de trancher dans une matière protéiforme et de formater les structures intégrées à ce cadre juridique enfin défini par la loi, mais Benoît Hamon semble avoir bien compris le problème.

Le plus important pour lui est le modèle coopératif. La loi va par exemple proposer un soutien financier aux salariés qui reprennent leur entreprise afin d’éviter qu’une charge financière trop lourde n’obère les chances du redémarrage de l’activité.

Ces projets sont-ils pérennes ?

Les initiatives que je présente à l’antenne vont à l’encontre de la pression de l’urgence et s’inscrivent dans le temps. Il y a très peu d’échecs car nos entrepreneurs sont conscients des limites à ne pas franchir et la prise de risque est très calculée. Lorsque nous revenons dans la même région et que nous faisons le tour des projets que nous connaissons, ils sont presque tous vivants et en développement.

Rayonnent-ils au-delà de leur enracinement local ?

Ils concernent en général la microsphère. Bien sûr, il y a quelques entreprises importantes et à croissance rapide. C’est le cas du groupe SOS ou du Relais, l’entreprise de récupération de vêtements qui emploie 2 200 salariés dans 28 relais régionaux et gère 18 000 containers, mais l’erreur serait de considérer que l’avenir de cette économie est lié à la taille des initiatives.

- Récupération de vêtements au Relais -

La plupart de nos interlocuteurs gèrent des projets à taille humaine, concernant un bourg, une communauté de communes ou un quartier, bref un territoire bien délimité. Cette situation va évoluer, les cantons vont s’agrandir et selon un sondage récent, 62 % des personnes interrogées ont comme référence leur région d’appartenance, plutôt que leur département.

Surtout, nous recevons un nombre croissant de projets en réseau plus indépendants de leur territoire d’origine, même si la dominante est encore l’exemple particulier qui ne cherche pas à être reproductible où à s’étendre.

Peut-on y voir des signes avant-coureurs d’une révolution sociétale ?

La loi qui doit passer à l’Assemblée va participer à l’avenir de cette économie née des besoins et des enjeux locaux, même si ces enjeux ne concernent pas seulement la sphère économique. Une projection des intentions des Français habitant les grandes agglomérations, concernant la campagne, avance que près de 10 millions de citadins envisagent de transformer leur vie, de se « mettre au vert » et seraient même prêts à changer d’orientation professionnelle.

C’est un basculement des valeurs, un signe des temps. L’exigence de consommer différemment, et surtout moins et mieux, de travailler davantage au service d’autrui et moins à son enrichissement personnel exclusif, de favoriser l’épanouissement des générations futures au contact d’un environnement naturel respecté, est de plus en plus partagée par nos contemporains.

Le réchauffement climatique, l’incohérence des marchés, la surproduction agricole aux dépens de la régénération des terres et de la santé des consommateurs, la spéculation outrancière qui a affolé les places boursières avant de créer un tsunami financier mondial, sont autant d’arguments qui activent des choix de vie nouveaux.

Pour en revenir à l’économie, l’actuelle filière sociale et solidaire qui emploie pas moins de 2 400 000 personnes en France est moins marginalisée qu’elle ne le fut et commence particulièrement à intéresser une économie dite classique, elle-même acculée à rectifier ses erreurs.

Pas un jour ne se passe sans qu’une grande entreprise n’agisse en faveur d’une meilleure gouvernance, d’une plus grande transparence dans la gestion de ses effectifs et d’une nouvelle participation au respect de l’environnement. Ces orientations modernes s’expriment en termes de développement durable.

Peut-être galvaudée par un usage trop intensif, l’expression porte depuis plus de 20 ans, c’est-à-dire depuis le sommet de Rio de 1992, trois consignes fondamentales : 1) les nouvelles économies ne peuvent pas se concevoir contre les hommes, mais avec eux et pour eux ; c’est sa vertu sociale ; 2) aucune activité ne peut être acceptée dès lors qu’elle porte atteinte à l’environnement et à la biodiversité ; vertu écologique ; 3) les projets à venir ne peuvent plus être avancés sans tenir compte des besoins des pays en voie de développement ; c’est l’engagement solidaire lui aussi inhérent au principe de « développement durable ».

-  Propos recueillis par Marthe de La Taille-Rivero

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