La chasse aux sans papiers trahit les valeurs de la République

Durée de lecture : 6 minutes

24 novembre 2009 / Elodie Vaxelaire

L’identité française ? Elle est dans la résistance, la dignité, la liberté, la fraternité.


Un sentiment de honte.

Honte devant les interpellations de parents d’enfants nés en France, chez eux à 6 heures du matin puis devant les écoles. Honte quand les circulaires dans les préfectures demandent aux fonctionnaires de prévenir la police quand les personnes viennent régulariser leur situation. Honte quand les convocations au Pôle emploi se transforment en piège pour incarcérer les sans papiers. Honte quand les interpellations se font dans les lieux de la solidarité, aux restos du coeur et à la soupe populaire. Honte quand la « jungle » est fermée et son annonce médiatisée suffisamment à l’avance pour que les passeurs s’en aillent et que seules soient arrêtés les personnes qui n’ont pas d’autre endroit où aller. Honte enfin quand on renvoie ces trois Afghans dans leur pays en guerre.

Oui, c’est d’abord un sentiment de honte qui nous envahit quand progressivement, insidieusement, la République française se coupe de toutes ses valeurs et met en place des procédures d’inhumanité. Quand son ministre de l’immigration se met à justifier l’injustifiable au nom du respect des textes. « On obéissait aux ordres » ont plaidé la cohorte des agents collabo de l’Etat au sortir de la deuxième guerre mondiale.

C’est ensuite un sentiment de révolte.

Personne ne choisit de naître quelque part. Dans le bon pays. Dans la bonne famille. Contre cette injustice naturelle fondamentale, nos ancêtres ont su créer les Droits de l’Homme et du citoyen. La France peut en être fière. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Cet article premier de la Déclaration n’est pas une vieillerie à remiser aux rencarts de la mondialisation libérale, ce n’est pas une pensée magique ou une formule incantatoire, cet article est puissant car il nous indique le sens d’un combat toujours renouvelé, le chemin de la résistance, celui de la dignité.

Personne ne choisit de naître quelque part. La planète est notre patrimoine commun. Les migrations sont une richesse.

Mais la mondialisation libérale a non seulement renforcé les mouvements migratoires forcés, mais elle les a aussi rendus plus difficiles. La liberté de circulation est aujourd’hui totale pour les capitaux, les investissements, les patrons et les banquiers. Ceux-ci mettent en concurrence les peuples, les acculent à la misère et les empêchent de circuler. Les accords de libre échange sur les produits agricoles ont fait partout exploser l’exode rural, la constitution de bidonvilles et la misère. Demain, le réchauffement climatique risque, selon les prévisions du GIEC, de provoquer l’afflux de 50 millions de migrants en 2020, principalement entre les pays du Sud.

Et que nous disent ceux qui nous gouvernent ? Ne vous inquiétez pas. Nous allons poursuivre ces politiques libérales. Nous ne trouverons pas d’accord à Copenhague et ne paierons pas notre dette écologique à l’égard des pays en développement. Mais nous construirons des murs autour de l’Europe.

12 000 morts depuis 1998 dont 8 000 par noyade dans la Méditerranée. 700 millions d’euros par an. C’est le coût de ces politiques sécuritaires aux frontières de l’Europe. Car aucun mur, aucune barrière, n’arrêtera jamais l’espoir d’une vie meilleure. La conséquence des politiques de la honte européenne, ce sont donc non seulement les terribles naufrages qui transforment la Méditerranée en cercueil pour les migrants, mais c’est aussi de transformer ces migrants sans papiers en personnes sans droit, exploitables à merci par le patronat européen, population invisible, nouvel esclavage moderne, à domicile.

Lorsque les Mexicains sans papier font grève aux Etats-Unis, l’Etat de Californie est en quasi banqueroute. Car le système capitaliste a besoin des sans papiers, il a besoin des personnels sans droit, prêts à accepter n’importe quelles conditions de travail et n’importe quel salaire pour exercer les métiers les plus pénibles et faire pression sur les autres travailleurs. Et plus les sans papiers sont pourchassés, plus ils précarisés, plus l’exploitation peut être totale.

C’est alors un sentiment d’espoir.

La grève historique des sans papiers qui dure depuis maintenant 4 semaines [texte publié originellement le 8 novembre], à l’initiative, saluons-la, de la CGT, est une formidable leçon d’espoir et de courage. Ces hommes et ces femmes, victimes du système, décident de vaincre leur peur et de résister, de se montrer au grand jour et de combattre. Ils refusent l’inhumanité de ce système qui les contraint à vivre en clandestin et supporter l’insupportable. Ils refusent l’hypocrisie de ce système qui ne leur reconnaît aucun droit quand ils en sont un rouage essentiel.

Ces travailleurs sont les dignes descendants de nos grands-pères les mineurs, des sans culottes de la Révolution, de tous ceux à qui on a dit un jour « vous n’avez pas de droit » et qui ont refusé cette situation, faisant avancer par leur combat celui de l’Humanité.

Oui. L’espoir renaît quand malgré la peur, la résistance s’organise et la dignité rejaillit.

Qu’est-ce qu’être français nous a demandé Monsieur Besson. Thomas Jefferson disait : « Tout homme a deux pays : sa patrie et la France ». Etre Français, c’est vouloir un avenir commun et exercer sa citoyenneté pour le construire ensemble. C’est vouloir un avenir commun conforme aux frontons de nos mairies « Liberté, égalité, fraternité »]. Etre Français, c’est croire en l’universalité des droits de l’Homme, et se battre pour les concrétiser. Etre Français, c’est entrer en résistance quand la République se perd.

Oui Monsieur Besson, l’identité nationale est en danger. La République est menacée. Elle est menacée quand l’action déterminée de son président Sarkozy détruit progressivement tous les services publics : la Poste, l’école, le système de santé. Elle est menacée quand on remplace la solidarité nationale par l’assurance privée. Elle est menacée quand on organise la compétition de tous contre tous. Elle est menacée, et l’Etat de droit avec elle, quand on demande aux fonctionnaires de se transformer en collaborateurs de politiques injustifiables et quand on enferme des citoyens au motif de leur solidarité.

Alors dans ce moment je vous le dis. Les vrais Français ne sont pas ceux qui nous gouvernent. Les vrais Français, ce sont ces travailleurs privés de leurs papiers qui organisent aujourd’hui cette magnifique grève et redonnent à la République tout son sens. Oui Monsieur Besson, ces personnes sont bien plus françaises que vous, qui en organisant cette politique de la honte, nous replongez aux heures d’une France qui n’était plus la France.




L’auteur : Elodie Vaxelaire est, au Parti de gauche, Secrétaire nationale à la Planification écologique.

Lire aussi : La police emprisonne les enfants http://www.reporterre.net/spip.php?...

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