La croissance verte plait aux capitalistes, pas à la planète

Durée de lecture : 5 minutes

26 novembre 2009 / Aurélien Boutaud

La technologie + le marché = plus de problème écologique. Elle est pas belle, la vie ? Merci MM. Allègre, Attali, Borloo, Sarkozy (et tous leurs amis)...


Dans une tribune publiée le 17 juillet dans les colonnes de Libération, Claude Allègre expliquait sa vision d’une écologie politique fondée sur la " croissance verte ". En ces temps de crise économique, l’idée a de quoi séduire : réparer la planète, voilà un marché qui s’annonce prometteur ! Nos gouvernants l’ont d’ailleurs bien compris : de Jean-Louis Borloo, qui n’hésite plus à affirmer que « l’adaptation aux changements climatiques va doper la croissance », à Nicolas Sarkozy, pour qui la croissance verte est le « stade ultime du capitalisme ». Autant dire que M. Allègre n’a sans doute pas grand-chose à craindre de cette « écologie punitive » qu’il dénonce avec véhémence et qui, selon ses propres termes, serait défendue par de dangereux écologistes qui ont « la haine des hommes » et ne désirent rien d’autre que « la multiplication des taxes, les interdictions diverses et l’arrêt du progrès ».

Pourtant, ce que ne dit pas assez M. Allègre, c’est que l’idéologie qu’il défend présente également quelques dangers pour l’avenir de l’humanité.

La technoscience nous sauvera…

Pour bien le comprendre, il faut se souvenir que les scientifiques considèrent que l’impact d’une société sur l’environnement relève de trois facteurs : la démographie, le niveau « moyen » de consommation ou de production par habitant, et les technologies utilisées. Tout projet politique visant à réduire notre empreinte écologique est donc voué à agir sur un ou plusieurs de ces trois leviers d’action : population, consommation-production et technologie.

Il faut tout de suite constater que la question démographique est quasi systématiquement laissée de côté par les différents courants de pensée de l’écologie politique. C’est donc essentiellement sur les deux autres facteurs de l’équation que les projets s’affrontent. Et il va sans dire que pour les tenants de la « croissance à tout prix », à qui on a appris que « plus » équivalait à « mieux », il faut croître… c’est-à-dire consommer et produire toujours davantage. C’est d’ailleurs cela qu’ils nomment progrès. Pour faire face aux enjeux écologiques, ne reste à leur disposition que le troisième levier d’action : la technologie.

On comprend pourquoi celle-ci exerce une telle fascination sur les décideurs politiques et économiques, mais aussi sur les médias : la croyance en une technoscience capable de résoudre à elle seule tous nos soucis présente le grand avantage de ne pas remettre en cause les bonnes vieilles recettes productivistes. « Continuez à consommer, nos savants s’occuperont du reste. »

… A condition de laisser faire le marché

Bien entendu, tout cela doit s’opérer grâce à la main invisible du marché. C’est là le second point central de l’idéologie de la croissance verte décrite par M. Allègre : il ne faut pas que l’Etat intervienne. Point de taxes ! Point d’interdictions !

Pour éviter toute réglementation contraignante, les champions du libre marché n’ont alors qu’un mot à la bouche : « internalisation ». Autrement dit, il suffit de donner un prix à une pollution. Ajoutez à cela une bonne dose de flexibilité, un système de quotas à la fois très généreux et très négociables, le tout organisé autour d’un marché des droits à polluer, et vous obtiendrez une solution « optimale » qui incitera les agents économiques à devenir naturellement vertueux. Cette merveilleuse mécanique a été testée sur le marché des quotas de CO2 européen ; en 2007, elle permit à la tonne de CO2 de descendre à un prix de quelques centimes… c’est-à-dire rien du tout. On se doute que l’incitation à moins polluer s’est avérée très relative.

Une idéologie dangereuse

La technologie et le libre marché : voilà donc les deux facettes de l’idéologie de la croissance verte. Autant dire qu’un bel avenir est promis aux solutions technologiques les plus folles - celles que M. Allègre défend si vaillamment. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les questions du nucléaire et des OGM ont été tenues à l’écart du Grenelle de l’environnement : pour nos dirigeants aussi, loin d’être un problème, elles sont au contraire la solution. Et c’est à présent dans le domaine de la géo-ingénierie que les projets les plus fous se multiplient : enfouir le carbone sous terre, refroidir l’atmosphère en y injectant des millions de tonnes de soufre ou de sulfate d’hydrogène, ensemencer les océans avec des sulfates de fer pour doper leurs capacités de séquestration du carbone… Plus rien ne semble aujourd’hui impossible à envisager pour les tenants de la croissance verte.

Il ne restera alors qu’à reléguer le principe de précaution aux oubliettes. C’est exactement ce que préconisait le rapport Attali pour la libération de la croissance française. Car, dans cette perspective de fuite en avant du tout technologique, les marges de manœuvre risquent de s’avérer très étroites. La population devra apprendre à accepter sans rechigner les risques engendrés par les technologies mises en œuvre. Et, comme l’appelait déjà de ses vœux, en 1958, un rapport de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) consacré au développement de l’énergie nucléaire, le plus souhaitable serait encore de « voir monter une nouvelle génération qui aurait appris à s’accommoder de l’ignorance et de l’incertitude ».

A refuser de vouloir changer les modes de vie et de consommation des pays les plus riches, voilà le « progrès » auquel pourrait nous conduire l’idéologie de la croissance verte : une société soumise aux règles du marché et à la toute-puissance de la technoscience. Le « stade ultime du capitalisme ».




Source : http://www.liberation.fr/terre/0101...

L’auteur : Aurélien Boutaud n’est ni ancien ni futur ministre, mais environnementaliste, chargé de cours à l’université Jean-Moulin (Lyon-III), membre du comité de rédaction de la revue d’écologie politique EcoRev’. Il est aussi auteur, avec Natacha Gondran, de L’Empreinte écologique (La Découverte, 2009).

Lire aussi : La pensée magique http://www.reporterre.net/spip.php?...

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